Transformation 12 août 2025

Les fabricants de tofu jouent du coude

Dans les cinq dernières années, plusieurs nouveaux acteurs se sont ajoutés au tableau des fabricants de tofu et autres produits dérivés de soya dans la province. Depuis, on assiste à un jeu de coudes sur les tablettes des épiceries.

« Avant la pandémie, le marché était en croissance. On était alors deux-trois transformateurs dans la province, et on ne fournissait pas », raconte Réal Beaulieu, cofondateur de l’entreprise Unisoya, à Saint-Isidore, en Montérégie, qui est l’une des deux premières entreprises à s’être lancée dans la fabrication de tofu au Québec, il y a un peu plus de quarante ans.

C’est en 2019 que la décision de construire une nouvelle usine robotisée pour tripler leur capacité de production a été prise. Puis il y a eu la pandémie et, ensuite, l’arrivée de plusieurs nouveaux transformateurs locaux de soya qui ont profité du contexte favorable pour lancer leurs produits sur les tablettes du Québec. 

Christian Dagenais, président de Ceresco, l’un des leaders canadiens dans le domaine de l’exportation de la fève de soya pour l’alimentation humaine, remarque que dans les cinq ou six dernières années, la capacité de production des fabricants de produits de soya s’est beaucoup accrue au Québec en plus de se moderniser. « La qualité du produit est aussi en progression.  Puis, il a eu beaucoup de diversification, ce qui aide à aller chercher de nouvelles clientèles », observe celui qui compte plusieurs de ces nouveaux fabricants comme clients.

Cette diversification des produits est la stratégie utilisée par Dansu Foods, une jeune entreprise de Montréal spécialisée dans la fabrication de produits prêts-à-manger de soya, pour se démarquer. Depuis sa fondation il y a à peine deux ans, elle a le vent dans les voiles, ayant déjà acquis deux de ses compétiteurs pour augmenter ses parts de marché. « On se spécialise vraiment dans les produits de 2e ou 3e transformation, comme des pâtes de soya. Notre croissance est incroyable », affirme Dan Su, présidente-directrice générale et cofondatrice de l’entreprise. 

Dan Su et Jennifer Zimmermann, respectivement présidente-directrice générale et directrice du marketing de Dansu Foods, une jeune entreprise montréalaise spécialisée dans la fabrication de produits à base de soya. Photo : Gracieuseté de Dansu Foods

Dans ce nouveau contexte plus compétitif, Unisoya a dû revoir ses plans, puisque la croissance anticipée de ses ventes justifiant la construction de la nouvelle usine est moindre que ce qui avait d’abord été projeté. « Dans notre secteur, la croissance est assez constante d’une année à l’autre, soit d’environ 8-10 % par année. Le problème, c’est qu’on se retrouve avec plusieurs nouveaux joueurs qui viennent «grignoter» cette croissance, alors qu’en parallèle, les plus anciens ont tous augmenté leur capacité de production. Conséquemment, la production stagne un peu pour tout le monde depuis sept-huit mois », analyse Réal Beaulieu. 

L’entreprise ne se laisse pas abattre pour autant. Elle vise maintenant les marchés d’exportation pour rentabiliser ses nouvelles installations.

On est dans une période de repositionnement, mais les choses vont se replacer. On en a vu d’autres.

Réal Beaulieu

Une perspective partagée par Christian Dagenais, de Ceresco, qui croit que « ce n’est encore qu’un début pour la filière des protéines végétales ». Le prix élevé de la viande, les questions environnementales et les préoccupations par rapport à la santé sont les principaux facteurs expliquant l’intérêt grandissant pour ces produits, ici comme ailleurs dans le monde, selon lui.

Pas d’effet dans les champs

Cette hausse du nombre de transformateurs de soya n’a pas encore eu d’incidence sur les superficies de soya cultivé dans les champs du Québec. La raison est simple : actuellement, la demande de ces transformateurs n’est pas suffisante pour transformer tout le soya d’alimentation humaine produit au Québec, qui est encore majoritairement exporté en Europe et en Asie. 

À l’échelle du pays, Brian Innes, directeur général de Soy Canada, rapporte que le marché domestique représentait, en 2024, de 10 000 à 20 000 tonnes de soya destiné à l’alimentation humaine. En comparaison, les exportations canadiennes de soya de la même catégorie, seulement au Japon, représentaient 350 000 tonnes pour la même année.

De leur côté, les Producteurs de grains du Québec (PGQ) n’ont pas de données sur les superficies de soya destinées à l’alimentation humaine, une production différente du soya utilisé pour l’alimentation animale. Mais en se basant sur celles du soya sans OGM et biologique, qui sert généralement à la fabrication de tofu et de boissons de soya, les superficies de ces cultures seraient « assez stables depuis quelques années » et représenteraient « environ 20 % des cultures de soya dans leur ensemble », estime Étienne Lafrance, agent d’information sur les marchés aux PGQ.  

Croissance des ventes en épicerie

De 2019 à 2023, les produits à base de soya vendus dans les grands magasins de détail au Québec ont connu une croissance de 17 %, totalisant des ventes de 107 M$ en 2023. Les principales catégories de produits étaient le tofu, avec 36 M$ de ventes, les substituts de viande (32,5 M$) et les boissons de soya (28 M$). Pendant cette période, le tofu a connu à lui seul une croissance de 35 %. Les autres grandes catégories (substituts de viande et boissons) sont revenues aux ventes de 2019, après avoir connu une hausse durant la pandémie. Le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec n’a pas été en mesure de fournir de données sur le nombre de fabricants de tofu et d’aliments à base de soya dans la province. 

Source : MAPAQ