Transformation 28 avril 2026

Des ristournes pour soutenir ses producteurs

RACINE – Bien que la Fromagerie Nouvelle France ne soit pas une coopérative, les huit producteurs de lait de brebis, de chèvre et de vache qui approvisionnent l’établissement de Racine, en Estrie, se sont partagé des ristournes de 140 000 $ depuis 2023. Selon l’éleveur Félix Champagne, le montant reçu a parfois été plus généreux que les indemnités d’assurance de La Financière agricole du Québec.

Comme tous les mercredis, Félix Champagne stationne la remorque contenant le lait de ses brebis sur la gauche du bâtiment nouvellement agrandie. Pendant que le liquide est transféré vers l’un des réservoirs de la fromagerie artisanale, il explique à La Terre que l’année 2023 a été éprouvante. « Il mouillait tout le temps et on n’était pas capables de faire de foin sec », mentionne le jeune éleveur. « C’était de la merde », renchérit sans détour la copropriétaire de l’établissement, Marie-Chantal Houde, debout à ses côtés. 

En effet, cette année-là, l’Estrie a reçu près de 700 mm de pluie, soit 200 mm de plus que la normale. Or, la production de fromage artisanal nécessite un lait provenant d’animaux nourris au foin sec et la pluie empêchait le fourrage de sécher adéquatement pour atteindre la qualité désirée. 

Pour compenser les besoins énergétiques de leurs animaux, Marie-Chantal a vu son frère Jean-Paul et les autres éleveurs qui approvisionnent la fromagerie acheter davantage de moulée à fort prix. Rappelons qu’à l’époque, le coût des intrants était anormalement élevé en raison de l’inflation postpandémique et de la guerre en Ukraine.

Je le voyais bien, que ça n’arriverait pas avec eux. Nous, la fromagerie, on a fait des bénéfices. J’ai dit à Jean-Paul : “On va redonner de l’argent aux producteurs.” Ce n’est pas de l’argent qui est donné au litre, mais c’est en fonction du [bénéfice] final de l’année. Et on a donné une ristourne cette année-là, qu’on avait appelée une aide d’urgence aux producteurs.

Marie-Chantal Houde

Une année ­profitable en 2024, puis une autre en 2025 ont également permis de redistribuer de l’argent aux fournisseurs laitiers de l’entreprise. 

Peu commun

Une fois la remorque vidée, Félix Champagne retrouve La Terre dans la salle à manger attenante à la boutique de la fromagerie. « Ce n’est pas commun [qu’une entreprise privée donne une ­ristourne] », mentionne-t-il d’emblée. 

Sa conjointe Valérie et lui n’approvisionnent toutefois pas la fromagerie pour cette raison, mais plutôt pour la relation qu’ils ont développée avec la dirigeante depuis qu’ils se sont lancés en production laitière ovine en 2017. « Elle a un cœur, dit-il. Elle est proactive, elle se démarque, les fromages se démarquent. Et à la base, on a quand même fait cinq ans avant d’avoir un chèque de ristourne », dit-il. 

En 2025, toutefois, la ristourne de 7 100 $ a été bienvenue, car entre les semis sous la pluie et la sécheresse jusqu’à l’automne, la saison a été encore plus éprouvante que celle de 2023. « J’ai 30 000 $ de foin d’acheté », mentionne celui qui a dû s’approvisionner en foin sec dans l’Ouest canadien pour nourrir ses bêtes. Et l’indemnité de la Financière? « J’ai eu un chèque de 2 000 $ », indique-t-il en soutenant être assuré à hauteur de 110 000 $. Un écart qui s’explique, selon lui, par la couverture collective et non individuelle de ce produit d’assurance. 

Félix Champagne souligne que la ristourne de 7 100 $ a été particulièrement bienvenue en 2025, car entre les semis sous la pluie et la sécheresse jusqu’à l’automne, la saison a été éprouvante.
Félix Champagne souligne que la ristourne de 7 100 $ a été particulièrement bienvenue en 2025, car entre les semis sous la pluie et la sécheresse jusqu’à l’automne, la saison a été éprouvante.

D’autres formules envisagées

Marie-Chantal Houde mentionne que la ristourne dépend de la profitabilité de l’entreprise. « Ça ne veut pas dire qu’il va y en avoir chaque année », fait-elle valoir, en précisant que la part de chaque éleveur est notamment calculée en fonction de son ancienneté.

À la ristourne s’ajoute aussi, pour tous les éleveurs, l’augmentation annuelle du prix du lait – qui suit l’indexation de la Commission canadienne du lait pour le lait de vache –, ainsi qu’une prime de fidélité de 10 ¢ le litre, donnée en fin d’année. « Je suis en train de faire mes calculs de coûts de production et ça coûte cher, le lait de brebis. Ce n’est pas pour rien qu’on transforme du lait de vache. [C’est ce qui] a amené le profit », soutient la fromagère. « Un jour, peut-être qu’on va un peu ralentir l’augmentation du prix du lait, mais continuer à donner des ristournes. »

Une autre option envisagée serait de transformer l’entreprise en coopérative. « Je ne suis pas contre qu’un jour, une partie de l’actionnariat arrive à mes employés et aux producteurs, parce que le plus important, c’est que la fromagerie soit pérenne, que ça reste », souligne Marie-Chantal Houde. « Si les producteurs sont actionnaires, il y aura toujours une protection pour [eux], mais il faut aussi que la fromagerie fasse de l’argent, et il faut des fromagers qui soient bien payés aussi, parce que c’est rare, la main-d’œuvre. Quand il y a les deux ensemble, je pense que c’est ça qui est le plus gagnant, et s’il y a un problème, on va tous trouver une solution ensemble. »  

La croissance se poursuit

En 2025, la Fromagerie Nouvelle France a transformé 500 000 litres de lait dans son installation de Racine, dont 350 000 litres de lait de brebis et environ 150 000 litres de lait de chèvre et de lait de vache mélangés. Marie-Chantal Houde prévoit accroître le volume transformé à 600 000 litres en 2026, en augmentant principalement les volumes provenant de chèvres et de vaches. « La brebis, cette année, ça va être stable, parce qu’il y a deux producteurs qui ont arrêté l’année passée. Même si les [autres producteurs de brebis] sont en croissance, on va arriver ben flush à la production de l’année passée, peut-être un peu moins, même. Mais l’année prochaine, je suis supposée en avoir deux autres qui [s’ajoutent] », dit-elle. Dans la dernière année, la Fromagerie Nouvelle France a également doublé la superficie de son bâtiment en passant de 5 000 à 10 000 pi2.