Territoire 12 juin 2026

Les agriculteurs accentuent la pression contre le projet de TGV

L’opposition contre le projet de train à grande vitesse (TGV) du gouvernement fédéral pour relier Québec et Toronto a pris de l’ampleur dernièrement avec une mobilisation d’agriculteurs québécois et ontariens sur la colline du Parlement, à Ottawa, ainsi qu’une sortie médiatique des organisations agricoles aux côtés d’experts. 

Le 10 juin, pancartes à la main, plus de 800 agriculteurs et citoyens ruraux du Québec et de l’Ontario ont scandé des « No Alto » sur la colline du Parlement, à Ottawa. Photo : Gracieuseté de l’UPA
Le 10 juin, pancartes à la main, plus de 800 agriculteurs et citoyens ruraux du Québec et de l’Ontario ont scandé des « No Alto » sur la colline du Parlement, à Ottawa. Photo : Gracieuseté de l’UPA

Le 10 juin, pancartes à la main, plus de 800 agriculteurs et citoyens ruraux du Québec et de l’Ontario ont scandé des « No Alto » sur la colline du Parlement à Ottawa. « Quand on dit que la priorité, c’est la sécurité alimentaire et qu’on met un projet comme ça, c’est sûr que pour l’agriculture, il y a juste du négatif », dit Stéphane Alary, président de la Fédération de l’Union des producteurs agricoles (UPA) Outaouais-Laurentides, l’une des quatre régions québécoises traversées par le corridor étudié par la société d’État Alto, responsable du projet. Celui qui représente notamment plusieurs familles agricoles inquiètes de revivre le traumatisme des expropriations de l’aéroport de Mirabel s’est dit satisfait des répercussions de la mobilisation agricole sur la scène politique, tout au long de la semaine. « C’est sûr que depuis quelques jours, ça bouge beaucoup politiquement », a-t-il indiqué à La Terre, en marge de la manifestation du 10 juin. « Il y a des partis qui se prononcent, ce qui fait que M. Poilièvre [le chef du Parti conservateur] et Jean-Denis Garon [député du Bloc québécois, élu dans la circonscription de Mirabel] sont venus s’adresser à la foule. »

La veille de la manifestation, sur la scène provinciale, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, avait annoncé le retrait du Québec du projet de TGV advenant la victoire de son parti aux élections d’octobre. Cette prise de position faisait écho à la sortie conjointe de l’UPA, de la Fédération canadienne de l’agriculture, de la Fédération de l’agriculture de l’Ontario et d’universitaires, plus tôt dans la semaine, pour dénoncer la sous-estimation des coûts du projet, ainsi que son effet irréversible sur le territoire agricole canadien. Ils invitaient le gouvernement fédéral à refaire ses devoirs et à réexaminer des solutions de rechange au projet de TGV, comme le train à grande fréquence (voir autre texte). 

Rappelons qu’il y a un mois, Alto a dévoilé une estimation de 1 700 propriétés, dont 500 terres agricoles, touchées par le premier des trois tronçons qui serait construit en 2029, soit celui reliant Montréal et Ottawa. Le tracé de moindre impact sera dévoilé à l’automne.

Photo : Gracieuseté de l’UPA
Photo : Gracieuseté de l’UPA
Photo : Gracieuseté de l’UPA
Photo : Gracieuseté de l’UPA

Un TGF plutôt qu’un TGV

BERTHIERVILLE – Une conférence de presse organisée par l’Union des producteurs agricoles, le 8 juin, pour dénoncer le projet de train à grande vitesse (TGV) du gouvernement fédéral a braqué les projecteurs sur deux universitaires réputés, qui recommandent de privilégier une solution moins coûteuse, comme le train à grande fréquence (TGF), pour relier Québec et Toronto. Selon eux, celle-ci requerrait peu ou pas d’expropriations.

Le TGF, qui se déplacerait à 200 km/h l’été comparativement à 300 km/h pour le TGV, aurait un coût « deux ou trois fois moins cher », a expliqué Jean Mercier, professeur associé au Département de sciences politiques de l’Université Laval. « Il n’y aurait pas d’expropriation additionnelle à faire parce que les emprises actuelles le permettent. Pour les agriculteurs, c’est sûr que ça serait beaucoup moins bouleversant ou même pas bouleversant du tout », mentionne-t-il.

Selon Jean Mercier, professeur associé au Département de sciences politiques de l’Université Laval, le TGF aurait un coût « deux ou trois fois moins cher » que le TGV. Photo : Myriam Laplante El Haïli/TCN
Selon Jean Mercier, professeur associé au Département de sciences politiques de l’Université Laval, le TGF aurait un coût « deux ou trois fois moins cher » que le TGV. Photo : Myriam Laplante El Haïli/TCN

Lors de la conférence de presse tenue à la Ferme Michel Désy, à Berthierville, dans Lanaudière, son confrère Jaques Roy, de HEC Montréal, a ajouté souhaiter que les options de rechange soient considérées. « On veut juste qu’elles soient étudiées, qu’on nous présente un rapport, une analyse comparative transparente », a-t-il dit.

Pas une meilleure option, selon Alto

À La Terre, Alto a affirmé que « les deux options ont été analysées et que le Canada […] a fait le choix de la grande vitesse ». La société d’État estime que le réseau ferroviaire est déjà fortement sollicité et que d’ajouter davantage de trains de passagers nécessiterait la construction de nouvelles infrastructures « avec des impacts et des coûts comparables à ceux d’un TGV, mais sans en offrir les mêmes bénéfices ». 

Alto rappelle aussi qu’elle s’est engagée, notamment, à privilégier l’utilisation d’infrastructures « existantes, lorsque c’est possible » et que les acquisitions de terrains se feront « avec équité et respect », « par ententes négociées, en tenant compte de l’ensemble des impacts à long terme : pertes de production, impacts sur les récoltes, contraintes à l’expansion et efficacité des opérations », a-t-on indiqué par courriel.

Des coûts sous-estimés

Jacques Roy, professeur émérite au Département de gestion des opérations et de la logistique à HEC Montréal, juge que les coûts de construction, estimés de 60 à 90 G$ par la société d’État Alto, sont sous-estimés. « J’ai regardé le dernier projet de TGV en préparation entre Bordeaux et Toulouse [en France]. Et si je transpose ces coûts-là à notre contexte, c’est 112 M$ du kilomètre. Alors, multiplié par 1 000 [km de tracé entre Québec et Toronto], ça fait 112 G$ », dit-il en précisant que l’Ontario évalue plutôt les coûts à 140 G$.

D’autre part, les revenus sont aussi surestimés, croit-il. En se fiant à une étude de marché de l’Université McGill, il juge que l’achalandage sera de 9,7 millions de passagers au lieu de 25 millions en 2050. « Si 48 G$ de bénéfices [sur 40 ans], ça correspond à 25 millions de passagers, 10 millions de passagers, ça fait pas mal moins de bénéfices. Donc, on aura moins de bénéfices, moins d’usagers et plus de coûts. Déjà là, ce n’est pas rentable, puis il n’y a aucune indication comme quoi ça va s’améliorer », mentionne le spécialiste, en précisant qu’à cela s’ajoute un important risque de dépassements de coûts, notamment avec le tunnel à creuser pour rejoindre le centre-ville de Montréal, qui n’a pas encore été comptabilisé dans les dépenses.