Lise Beauchamp est la porte-parole de l’Association des agriculteurs touchés par le TGV d’Alto. Ces producteurs investissent leur temps et leur propre argent pour se défendre devant ce projet dont les rails pourraient créer un mur infranchissable qui couperait l’accès aux terres agricoles. Photo : Gracieuseté de la Ferme M. G. Proulx
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S'abonner maintenantLise Beauchamp ne circule plus parmi ses vaches l’esprit en paix; elle est habitée par un sentiment d’urgence depuis quelques semaines. Peu d’agriculteurs saisissent les problèmes qu’entraînera le projet de train à grande vitesse (TGV) d’Alto, alerte-t-elle. « Au-delà de l’expropriation, un TGV, c’est un mur infranchissable. Ce n’est pas une structure de train conventionnelle qu’on peut passer par-dessus avec nos tracteurs. Ça va séparer l’accès à nos autres terres. C’est ça, notre grande, grande crainte! »
Peu de réponses claires
Copropriétaire de la Ferme M.G. Proulx, qui compte 320 vaches en lactation à Saint-Placide, dans les Laurentides, Mme Beauchamp cultive des terres dont certaines sont situées à 13 kilomètres de la ferme. Or, sa ferme et celles de plusieurs producteurs se trouvent dans le tracé envisagé du TGV. Qu’adviendra-t-il alors de leurs terres situées de l’autre côté du rail? « Dans les réunions d’information, les gens d’Alto disent qu’ils vont faire des overpass [viaduc] et des tunnels, mais ici, sur le territoire de Mirabel, nous avons beaucoup de [petits chemins entre deux rangs], que personne de la population civile n’utilise, mais que des producteurs utilisent pour avoir accès à leurs terres. Pensez-vous qu’ils vont faire des structures qui coûteront des millions de dollars chacune pour que cinq ou dix agriculteurs passent avec leurs tracteurs? » demande-t-elle.
Ses recherches sur le sujet suggèrent que certains tunnels ou viaducs permettant de circuler par-dessus le rail du TGV pourraient suivre les mêmes restrictions que les autoroutes, c’est-à-dire que la machinerie agricole devrait être transportée par camion-remorque, ce qui serait un non-sens pour les agriculteurs, estime-t-elle.
Combien d’overpass ou de tunnels feront-ils? Et est-ce qu’on pourra y passer avec une batteuse, des tracteurs articulés et des épandeurs à purin? On pose des questions, mais on n’a tellement pas d’information. C’est nébuleux, ce que nous dit Alto.
La Terre a contacté Alto sans obtenir de réponses à ces questions.
Depuis le 20 février, Lise Beauchamp dit travailler sur le dossier du TGV presque 7 jours sur 7, rencontrant les producteurs de son secteur un à un. « Les gens sont tellement peu informés », déplore-t-elle. Son urgence d’agir réside également dans l’échéance du 24 avril, date avant laquelle les gens peuvent participer aux consultations publiques sur le projet de TGV et déposer un mémoire sur le site Web altotrain.ca.
Des producteurs se regroupent pour former une association
Lise Beauchamp, son fils et d’autres agriculteurs de la région ont décidé de se regrouper pour se défendre devant Alto et le gouvernement fédéral en créant l’Association des agriculteurs touchés par le TGV d’Alto. « Notre notaire travaille à faire enregistrer officiellement l’association », assure-t-elle.
Ce groupe de producteurs a également embauché le cabinet d’avocats Therrien Couture Joli-Cœur pour les conseiller. Autant de dépenses en temps et en argent dont l’agricultrice et son groupe se seraient bien passés.
Parmi les objectifs, ils veulent clarifier les différentes situations qui bousculeraient le milieu agricole, par exemple, le cas des fermes qui devraient carrément être expropriées advenant que le TGV passe trop près de leurs bâtiments, ou les fermes qui n’auront plus facilement accès à leurs terres, etc. « J’ai lu qu’en France, des fermes doivent se créer des structures et des entrepôts pour leurs récoltes de chaque côté du TGV. Ce sont des coûts additionnels. Moi, avec les animaux, on ne peut pas mettre une étable de chaque côté du TGV », plaide Lise Beauchamp.
Elle préférerait que l’Union des producteurs agricoles (UPA) prenne le dossier du TGV en main, mais les réponses de l’organisation syndicale aux requêtes des membres de son groupe ne les ont pas convaincus jusqu’à maintenant. Le directeur général de l’UPA, Charles-Félix Ross, comprend que les producteurs pouvaient avoir la perception que les revendications de l’UPA n’allaient pas assez vite. « Mais il fallait préparer un argumentaire, et le conseil général vient de donner le mandat de mettre en place un plan d’action et de mobilisation, en plus d’acheminer une demande à notre fonds de défense pour appuyer cette campagne de revendication. Je peux dire que présentement, la Confédération a la pédale dans le fond pour faire dérailler le projet d’Alto », assure-t-il.
L’accès aux terres, un enjeu majeur, dit l’UPA
Le président de l’UPA, Martin Caron, affirme que le mur que représenterait le TGV représente l’enjeu majeur de ce projet. « Alto disait qu’il y a déjà des voies ferrées et des pipelines, mais un TGV avec des clôtures de chaque côté, ça coupe des terres en deux, ça coupe des entreprises en deux », clame-t-il, ajoutant que cela nuirait aux activités agricoles et à l’autonomie alimentaire.
Les citoyens des municipalités rurales seraient aussi perdants avec le projet de TGV, selon lui, puisque le mur qu’il créerait allongerait leurs déplacements et augmenterait les délais d’intervention des véhicules d’urgence.
L’UPA remet aussi en question la rentabilité du projet de TGV, n’ayant reçu d’Alto ni les coûts de construction totaux ni les revenus qui seraient générés par ledit TGV. Un projet qui manque de réponses et qui est préparé à la va-vite, croit M. Caron, qui se positionne contre.
L’UPA exigera une rencontre avec les ministres fédéraux des Transports et de l’Agriculture et entamera des moyens de pression contre le TGV lors du dépôt de son mémoire en avril.
Le fédéral pourrait bafouer la CPTAQ
Alto dirige la mise en œuvre du projet de TGV pour le compte du gouvernement du Canada. Or, le gouvernement fédéral pourrait bafouer la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAA) du Québec. Quand une entreprise du fédéral exerce des activités de compétences fédérales, elle ne serait pas assujettie aux lois provinciales, y compris la LPTAA, indique un avocat en droit municipal contacté par La Terre. « C’est aberrant que le côté législatif du Québec ne soit pas pris en ligne de compte par le fédéral, commente le président de l’Union des producteurs agricoles, Martin Caron. L’architecture du territoire au Québec, on se donne des plans, mais le fédéral dit : « Non, c’est là qu’on va passer » », s’insurge-t-il.