Territoire 6 février 2026

Le projet de TGV sème l’émoi chez les agriculteurs

TERREBONNE – Le dévoilement du corridor à l’étude pour le passage du train à grande vitesse (TGV) du gouvernement fédéral, entre Toronto et Québec, en passant par Laval et Trois-Rivières, inquiète de nombreux agriculteurs, notamment dans les régions au nord de Montréal, car le projet ferroviaire pourrait empiéter sur leurs terres.

« On n’a pas beaucoup d’informations encore, mais on comprend qu’il y a des risques que ça passe dans la cour en arrière », témoigne Guillaume Alary, qui exploite une ferme des grandes cultures et de foin de commerce à Repentigny. Comme plusieurs autres confrères de Lanaudière, ce dernier possède des terres qui se trouvent dans le corridor préliminaire de 10 kilomètres de large, dont une partie longe l’autoroute 40. Éventuellement, un tracé plus précis de 60 mètres sera défini à l’intérieur de cette zone, qui fait actuellement l’objet de consultations publiques. 

En attendant, l’incertitude règne à savoir où passera le train exactement et « l’anxiété » des producteurs est palpable, exprime celui qui est aussi président du syndicat de l’Union des producteurs agricoles (UPA) de L’Assomption-Les Moulin. Depuis l’annonce du projet, il affirme que son téléphone « ne dérougit pas ».

Pancartes à la main, un groupe d’agriculteurs de Lanaudière a profité d’une journée de consultations à Terrebonne, le 3 février, pour manifester son opposition au projet de TGV en zone agricole. Photo : Caroline Morneau/TCN

Impossible d’éviter la zone agricole

La Terre a rencontré M. Alary ainsi que d’autres représentants de la Fédération de l’UPA de Lanaudière, en marge d’une journée de consultations publiques de type « portes ouvertes » organisée à Terrebonne, le 3 février, par Alto, la société d’État fédérale responsable du projet. Réuni près du stationnement de l’Hôtel Imperia & Suite, pancartes à la main, le groupe d’agriculteurs a profité de l’événement pour faire une sortie publique et manifester son opposition au projet de TGV en zone agricole.

À l’intérieur de l’hôtel, des kiosques d’informations étaient aménagés et des experts d’Alto étaient présents pour répondre aux questions des citoyens et recueillir leurs commentaires sur le corridor à l’étude. Cette première phase de consultations publiques se poursuivra jusqu’à la fin mars. Une deuxième sera lancée à l’automne, avec une proposition de tracé plus précise.

Rencontré sur place, un porte-­parole d’Alto, Philippe Archambault, a reconnu qu’il sera impossible d’éviter complètement la zone agricole, mais a assuré que tout sera mis en œuvre pour limiter les conséquences. « On va suivre les infrastructures linéaires existantes autant que possible, par exemple des autoroutes, des rails […]. Si on est dans des terres agricoles, on va essayer de suivre les délimitations des lots », a-t-il expliqué, précisant qu’il est trop tôt pour estimer l’ampleur de l’incidence sur la zone agricole.

Des kiosques d’information ont été aménagés et des experts d’Alto étaient sur place pour répondre aux questions des citoyens et recueillir leurs commentaires sur le corridor à l’étude. Photo : Caroline Morneau/TCN

De potentielles acquisitions de terres dès 2027

S’il affirme qu’aucune démarche d’acquisition de terres ne se fera en 2026, il n’écarte pas la possibilité que « des discussions avec certains propriétaires » commencent dès 2027, une fois toutes les étapes de consultations terminées et le tracé définitif trouvé. Les ententes de gré à gré seront priorisées, dit-il, et l’expropriation ne surviendra qu’en dernier recours.

« Ce qu’on vise, ce sont des ententes justes et équitables, selon les normes du marché. On peut parler aussi de moyens [d’atténuation] de l’impact. Par exemple, si on a besoin d’une partie d’un terrain, l’idée serait que le propriétaire puisse maintenir, autant que possible, l’usage du terrain, par exemple avec des tunnels pour permettre à la machinerie de circuler ou de petits ponts », mentionne-t-il.

Le corridor à l’étude fait 10 kilomètres de large et 1 000 kilomètres de long. Crédit photo : Gracieuseté d’Alto

De fausses informations

Contrairement à des « rumeurs » qui circulent, Philippe Archambault tient à préciser qu’il n’est pas question d’apprendre aux producteurs que leurs terres seront acquises par courriel. Des représentants d’Alto se rendront plutôt à leur ferme pour les rencontrer en personne et leur soumettre des propositions. Il met aussi le public en garde contre de fausses informations véhiculées sur Internet, notamment de fausses cartes qui ne présentent pas correctement la zone à l’étude. Il recommande d’aller s’informer directement sur le site Web d’Alto.


Le dur souvenir de Mirabel

Après Terrebonne, d’autres événements portes ouvertes sont aussi prévus à Québec, à Saint-Eustache, à Trois-Rivières, à Berthierville, à Cap-Santé et à Gatineau. Au départ, Alto ne devait pas s’arrêter à Mirabel, bien que la ville soit concernée par le corridor préliminaire, ce qui a suscité des réactions là-bas. La société d’État a finalement accepté d’ajouter une date au calendrier pour aller à la rencontre des citoyens de Mirabel, consciente que de potentielles expropriations pour un projet de TGV viennent toucher une corde sensible dans cette communauté encore ébranlée par le souvenir des expropriations, annoncées en 1969, pour la construction de l’aéroport.

Le producteur de lait Christian Couvrette n’était qu’un enfant lorsque ses parents ont déménagé les vaches. Des décennies plus tard, les terres qu’il a acquises dans le secteur de Sainte-Scholastique se retrouvent à leur tour dans la zone à l’étude d’Alto. Voilà qui ravive de bien mauvais souvenirs chez lui. « Plus je vieillis, plus je m’aperçois du dommage que ç’a fait. Nos gens, la génération de mes parents, mais la mienne aussi. C’est sûr que quand on parle d’expropriation, à Mirabel, on a de la mémoire », témoigne-t-il.

En novembre 2024, La Terre a rencontré Clément et Éric Couvrette, qui sont respectivement le père et le frère de Christian Couvrette. Ceux-ci avaient raconté leur vie de combat. Crédit photo : Caroline Morneau/Archives TCN

Un projet de loi controversé

Le député du Bloc québécois à Mirabel, Jean-Denis Garon, a récemment dénoncé, à la Chambre des communes, des dispositions du projet de loi C-15, du gouvernement fédéral, qui viendraient restreindre les recours de contestation en cas d’expropriation en lien avec le projet de TGV. L’objectif du gouvernement est d’accélérer l’exécution du projet considéré « d’intérêt national ».

« Donc, si je comprends bien, si au Canada, on n’est plus capables de faire de grandes choses, c’est parce qu’en cas d’expropriation, les citoyens ont trop de droits? » a-t-il lancé au ministre des Transports, Steven MacKinnon. Ce dernier a répondu qu’il est faux de dire que les droits des citoyens seront retirés, advenant une adoption du projet de loi. Celui-ci, ajoute-t-il, se base sur la loi québécoise, qui a permis les expropriations dans le cadre du REM, et la loi ontarienne, qui permet le développement du transport en commun.