Photo : Archives TCN
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S'abonner maintenantLe téléphone sonne moins au service de jumelage L’Arterre. Le nombre d’aspirants agriculteurs qui contactent l’organisme en vue de reprendre une ferme est en baisse. Le prix demandé de même que la rentabilité insuffisante de plusieurs de ces entreprises semblent maintenant décourager la relève, expliquent différents intervenants.
Le coordonnateur de L’Arterre, Benoît Curé, souligne un dilemme : les agriculteurs qui veulent obtenir le plus gros prix de vente pour leur ferme vendront à un plus gros joueur ou la démantèleront. Ceux qui veulent réellement de la relève devront faire des concessions sur le prix et sur les conditions, analyse-t-il.
Ratio inversé
Il n’y a pas si longtemps, la situation était inversée dans la plupart des régions, c’est-à-dire que les aspirants agriculteurs étaient plus nombreux sur la liste d’Arterre que les propriétaires qui s’y inscrivaient pour céder leur ferme. Jonathan Gagné Lavoie, agent à L’Arterre pour l’est du Bas-Saint-Laurent, constate maintenant cette différence. « On vient justement de faire notre bilan. On a une dizaine d’aspirants et une vingtaine de cédants », compare-t-il. En Mauricie, Elizabeth Gagné Gauthier dénombre deux aspirants et cinq agriculteurs cédants. « C’est assez tranquille! » commente-t-elle. En Montérégie aussi, l’agente Amélie Tremblay constate que la relève lève moins la main pour reprendre des fermes.
Ça semble être une situation généralisée, dit le coordonnateur provincial, Benoît Curé. « Avec le contexte économique actuel et les manifestations des producteurs le printemps dernier, les aspirants voient ça de manière plus pessimiste et cognent moins à la porte. Il y a toujours des jeunes qui ont la passion de l’agriculture, mais c’est certain que les prix demandés restent élevés et c’est difficile pour eux de se lancer. Depuis la mi-novembre, les échos que j’ai, c’est que les candidats avec des projets sérieux qui cheminent, ça baisse un peu partout. »
Des fermes difficilement transférables
L’augmentation de la valeur des terres a fait croître la capacité d’emprunt des producteurs. Certains ont emprunté pour acheter de l’équipement et pour construire de nouveaux bâtiments, sauf que la rentabilité de ces investissements n’a pas toujours suivi le rythme de l’endettement, observe M. Curé.
Par conséquent, la relève qui veut reprendre ces fermes n’y arrive pas, car l’entreprise ne génère pas suffisamment de liquidités pour permettre à la relève de rembourser le prêt associé au prix élevé demandé par le cédant.
« Il y a un problème, constate Amélie Tremblay. On se ramasse avec des entreprises qui ne sont pas transférables. » Son homologue du Bas-Saint-Laurent, Jonathan Gagné Lavoie, ajoute que les revenus générés par les fermes d’élevage qui sont à vendre sont souvent insuffisants comparativement au prix de vente.
Je le vis dans la plupart de mes dossiers et cet écart ne cesse de s’agrandir. On a un gros enjeu de transfert non apparenté des fermes. On entend souvent parler d’un problème d’accès à la terre, mais pour moi, c’est devenu un problème d’accès à l’agriculture.
L’agent de maillage s’attriste d’autant plus du fait que des jeunes sont réellement intéressés par l’agriculture et y frappent un mur. « De la relève non apparentée arrive avec la meilleure volonté, certains avec de la formation, de l’expérience et un peu de mise de fonds, mais la [mauvaise santé économique] des fermes comparativement à la valeur marchande devient une bouchée trop grande pour eux. Et ceux qui réussissent à acheter seront accotés jusqu’au boutte sur 20 ans [dans les dettes], ce qui hypothèque les chances qu’ils réussissent et qu’on aille une continuité », dit-il, en soulignant que quelques transferts non apparentés dans sa région battent de l’aile présentement.
Des questions à se poser
Les cédants qui veulent de la relève ont des questions à se poser, estiment les agents de maillage. Par exemple, un propriétaire qui demande un prix élevé, mais sans avoir mis à jour ses équipements et ses infrastructures rendra l’achat impossible pour la relève.
Les décisions d’affaires du cédant ne sont pas toujours en cause, nuance Amélie Tremblay. Parfois, la valeur marchande est tout simplement trop élevée. « Une ferme laitière qui demande 14 M$, il n’y a pas grand cas de relève capable de se payer ça », fait-elle remarquer.
Les cédants qui désirent de la relève doivent y réfléchir avant le jour de la retraite et poser des gestes qui rendront l’entreprise le plus transférable possible. Se faire accompagner par des conseillers en gestion pour évaluer ses décisions d’investissement est une solution, dit Mme Tremblay. Scinder une ferme trop grosse en différentes entreprises qui seront vendues graduellement à la relève en est une autre, mentionne-t-elle, tout comme d’envisager de déménager. Car si le prix demandé pour la ferme est élevé et que les cédants veulent demeurer dans la maison de la ferme, la relève devra se payer une maison au village ou en ville. Financer une ferme et une maison à prix trop élevé devient alors irréalisable, signale l’agente.
Pas si facile
Les représentants de L’Arterre constatent que certains cédants aimeraient diminuer le prix de vente de leur ferme afin d’aider la relève, mais ne peuvent pas. « Certains ont travaillé toute leur vie en se versant à peine 15 000 $ par année. Ça devient difficile pour eux d’accepter de diminuer leur prix de vente pour aider la relève et en même temps ne pas avoir l’argent qu’ils pensaient pour leur retraite. Je comprends ça », affirme Amélie Tremblay. À ce sujet, Jonathan Gagné Lavoie dit que la réflexion doit atteindre un autre niveau. « En tant que société, on a aussi des questions à se poser sur la façon qu’on peut accompagner la relève en agriculture », expose-t-il.