Relève 20 mars 2025

La relève veut faire encadrer les grandes fermes qui achètent des terres

Carleton-sur-Mer – Avec l’objectif de diminuer la surenchère et l’accaparement des terres qui sabotent les projets de plusieurs jeunes agriculteurs, les membres de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) ont voté une résolution qui obligerait les grandes fermes et autres grands propriétaires de terres à soumettre tous leurs prochains achats de terre à la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ). Ils demandent qu’une fois l’utilisation agricole ou forestière justifiée, l’organisme gouvernemental autorise l’achat ou non de la propriété.  

Cette résolution a donné lieu à un débat intéressant lors du congrès annuel qui a eu lieu le 14 mars, à Carleton-sur-Mer, en Gaspésie. Certains membres étaient en faveur; d’autres, contre. La proposition initiale voulait encadrer, par un processus de la CPTAQ, toutes les transactions faisant passer les superficies totales d’un individu ou d’une entreprise à plus de 1 000 hectares. Cédric St-Pierre s’y est opposé. « Le 1 000 ha, il n’y a aucun fondement. Vous partez de quoi pour dire que 1 000 ha, c’est assez ou pas assez? Il a été mis au pif! […] À la FRAQ, on a toujours passé des résolutions pour s’aider, pour aller chercher plus de programmes. […] Là, on s’embarque dans de la politique. On veut pouvoir faire croître nos entreprises au rythme qu’on veut et pas se mettre des bâtons dans les roues. Il va falloir que ce soit mieux réfléchi que ça », a-t-il lancé à ses confrères et consœurs.

Cédric St-Pierre était contre le concept d’encadrer par un processus de la CPTAQ tous les individus désireux d’acquérir un terrain faisant passer leurs superficies totales à plus que 1 000 hectares. Photo : Martin Ménard/TCN

Une agricultrice a surenchéri en disant qu’une grande ferme veut parfois acquérir des terres pour justement offrir des revenus à plus d’une relève au sein de l’entreprise, et l’attente qu’entraînerait le processus de la CPTAQ pourrait lui faire perdre des occasions de croissance. C’est alors qu’un membre a proposé l’idée de laisser tomber le 1 000 ha pour cibler plutôt les gens faisant partie des 10 % plus grands propriétaires de terres, ce qui effacerait les doutes sur la représentativité du 1 000 ha.

Leïla Arbour a martelé l’importance de protéger le milieu agricole du phénomène de spéculation foncière et de mettre en place un mécanisme permettant de contrôler les fermes qui achètent des terres pour capitaliser. Photo : Martin Ménard/TCN

Ainsi, la majorité des membres de la FRAQ demande au ministère de l’Agriculture qu’à partir du 90e percentile, les individus et entreprises possédant le plus de superficies cultivables au Québec doivent passer par un processus à la CPTAQ s’ils veulent acquérir du terrain dans les cinq prochaines années. « Ça fait 15 ans que je martèle le problème de l’accaparement des terres et je pense que c’est la résolution qui a le plus de sens. […] Il faut aller de l’avant. Si on ne montre pas qu’on veut aller de l’avant, on va juste reculer », a synthétisé Alexandre Bernier. Neuf autres résolutions ont été votées, dont l’une demandant de mettre en place un incitatif fiscal destiné autant aux fermes qu’aux travailleurs pour encourager la main-d’œuvre locale à travailler dans les entreprises agricoles.


Merci de faire un plan de retraite plutôt que de vendre les fermes à gros prix

Audrey Jacques et plusieurs autres membres de la relève ont souligné, lors de leur congrès, un élément qui cloche dans la structure agricole québécoise : 40 % des producteurs vendront leur terre d’ici 2030 et 78 % n’ont pas de plan de relève. Sans compter que plusieurs agriculteurs sortants se fient sur la vente de leurs actifs pour garnir leur retraite, un cocktail qui n’aide en rien le futur de l’agriculture, dit Mme Jacques, vice-présidente du Syndicat de la relève agricole de l’Estrie.

Audrey Jacques. Photo : Martin Ménard/TCN

« Les producteurs se fient sur la vente de leurs terres, de leur quota, etc., pour prendre une belle retraite, pour se payer un peu de luxe, comme des voyages. C’est normal; ils ont travaillé fort toute leur vie, et ils veulent en profiter, mais ça crée une pression, car ils ne veulent pas nécessairement vendre moins cher à une relève qui doit donc acheter à un prix élevé pour assurer une bonne retraite au cédant. C’est ça, le cercle vicieux qu’il faut casser », dit celle qui est également agronome. Elle milite pour que les producteurs soient davantage sensibilisés à l’importance de planifier leur retraite et de mettre de l’argent de côté au lieu de se fier à la vente d’actifs.

Il y avait beaucoup de relève à l’assemblée de la relève agricole! Photo : Martin Ménard/TCN

La Terre lui fait remarquer que les producteurs affirment souvent ne pas avoir suffisamment de liquidités pour se créer un fonds de retraite. Elle répond qu’il en est ainsi pour bien des gens de la société qui gagnent un salaire moyen sur lequel ils paient des impôts et toutes les autres dépenses. « Comme moi, je pourrais m’acheter une belle voiture et des bébelles et jamais avoir de l’argent pour épargner, mais à un moment donné, mettre de l’argent de côté pour la retraite, c’est un choix. »

Audrey Jacques a profité de la présence du président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Martin Caron, pour lui demander si son organisation allait augmenter les moyens de communication afin d’éveiller davantage les producteurs à l’importance de penser d’avance à leur retraite. M. Caron a dit qu’un concept de fonds de retraite a déjà été réfléchi. Mme Jacques lui a également fait valoir qu’il y a beaucoup de relèves souhaitant reprendre les fermes, mais une mauvaise planification du cédant et des problèmes de communication avec la relève court-circuitent présentement plusieurs transferts de ferme. Elle aimerait donc que l’UPA sensibilise davantage ses membres à la nécessité de planifier la relève de leur entreprise.

Alex-Émilie Plourde-Leblanc. Photo : Martin Ménard/TCN

Alex-Émilie Plourde-Leblanc. Photo : Martin Ménard/TCN

Que veut dire ce pouce au front?

Voir tous les membres de la relève en silence, le pouce au front, est une scène qui peut laisser dubitatif. « Le pouce au front, ça veut dire « tais-toi » », explique Alex-Émilie Plourde-Leblanc, présidente du comité organisateur du congrès. « L’an passé, c’était très chaotique lors des allocutions au banquet, car tout le monde parlait. On s’est dit qu’on ne voulait pas que ça se répète. Le pouce au front, c’est une tradition dans ma famille. Ça vient de ma tante. Tu mets le pouce, les autres le font et le silence vient vite. C’est niaiseux, mais ça marche!  En plus, on avait mis des conséquences aux derniers à se taire. Il y a juste l’ARASH [Association de la relève agricole de Saint-Hyacinthe] qui n’a pas écouté », rigole-t-elle. L’un des représentants de l’ARASH, Samuel Côté, s’est retrouvé seul sur une chaise au centre de la piste de danse, lors de la fête de clôture du congrès. L’histoire ne précise pas quelle était sa conséquence…