Relève 20 juin 2025

Ils reprennent la ferme d’inconnus avec succès

SAINT-DOMINIQUE – Une production de laitues en serre appartenant à deux nouveaux agriculteurs dans le début de la trentaine réussit à rivaliser avec les grands joueurs sur les tablettes des épiceries. C’est avec une franche poignée de main et un sourire complice que Véronique Major et Anthony Camiré ont accueilli La Terre pour faire visiter l’entreprise qu’ils ont acquise il y a deux ans, lors d’un transfert non apparenté. « Mon chum travaillait comme électricien dans la construction de serres et on s’était dit qu’un jour, nous aurions notre propre serre ensemble. Un soir, nous sommes allés cogner chez un producteur de laitue près de chez nous pour le visiter et savoir s’il était à vendre. Il nous a dit que oui et c’est là que nous avons eu le coup de cœur », résume Véronique, qui a laissé son poste d’inhalothérapeute à l’hôpital pour relever le défi de devenir serricultrice.

Quatre mois pour apprendre le métier

Véronique et Anthony ont acquis les serres Le Mont Vert, à Saint-Dominique, en Montérégie, d’un couple âgé de septuagénaires libanais arrivés au Québec en 1984 pour fuir la guerre. Lucie et Wahid Takla ont démarré leur ferme dans les années 1990. Lorsque l’heure de la retraite a sonné, ils ont cherché une relève qui puisse poursuivre l’œuvre de leur vie. « Je dirais que c’est la chance ou que c’est le destin, que ces jeunes veuillent continuer ce que nous avions fait, et qu’ils aient les moyens pour l’acheter. Car beaucoup de jeunes veulent aller en agriculture, mais très peu peuvent le faire, car ils n’ont pas d’argent », dit Lucie Takla. Après la vente de leur ferme, les cédants sont restés pendant près de quatre mois pour enseigner le fonctionnement des serres, la planification des semis et des récoltes, la mise en marché, la facturation, etc. Lorsque ces quatre mois de formation express ont pris fin, Véronique a senti qu’elle tombait de haut, elle qui avait peu de formation en agriculture et d’expérience.

Au début, Anthony avait gardé son emploi et c’est moi qui avais laissé mon poste pour venir travailler dans la serre. Je me suis demandé à quelques reprises si nous avions fait la bonne chose et si nous allions y arriver. Mais on a appris rapidement par nous-mêmes, nous suivons les conseils d’un agronome et nos cultures sont belles.

Véronique Major

Quelques erreurs leur ont permis de devenir meilleurs, ajoute l’agricultrice. Son conjoint précise, par exemple, qu’à leur premier été, des excédents de production les ont contraints d’envoyer 1 000 laitues par semaine à Moisson Maskoutaine. « L’an passé, on ne savait pas trop comment s’y prendre, mais aujourd’hui, si j’ai de l’over, on appelle les gérants et on leur propose des deals », dit Anthony.

De son côté, Véronique soutient que les chiffres sont encourageants. « On est deux supers travaillants. On vient de parents entrepreneurs. Même si on travaille des heures de fou, on voit que ça va être rentable », explique celle qui a donné naissance à un garçon il y a sept mois et a pris un congé de maternité de quelques… heures avant de reprendre part au travail.

Conserver l’âme des serres 

Véronique et Anthony ont amélioré certains procédés de production afin d’économiser leur temps et celui des employés, en plus d’optimiser les livraisons. Ils ont testé des tours verticales pour produire des laitues. Un échec, reconnaissent-ils humblement. « Ce procédé aurait pu être le meilleur de tous. Il fallait qu’on l’essaye, mais on s’est rendu compte qu’il était mal adapté à notre type de production. Ça donnait des laitues moins de qualité », signifie Anthony.

Le couple savait que la production et la mise en marché développées par Lucie et Wahid Takla étaient bien pensées, mais c’est en ayant les mains sur les commandes de l’entreprise qu’ils l’ont pleinement mesuré. Aucune laitue n’est vendue à la ferme. Toute la production est destinée aux épiceries, sous forme de laitues vivantes, c’est-à-dire avec la racine qui baigne dans l’eau lorsqu’elle est ensachée, ce qui la garde fraîche près de deux semaines dans le frigo du consommateur, souligne Véronique.

Produire de grosses laitues qui en donnent davantage au client est un autre élément qui permet à cette petite entreprise de rivaliser avec les grands producteurs de laitues et de salades présents sur les tablettes des épiceries. Les deux serriculteurs misent également sur une autre force mise de l’avant par les anciens proprios. « Ici, il n’y a pas d’éclairage artificiel. Les laitues qui poussent au soleil direct donnent une feuille plus épaisse, plus verte et avec une plus belle texture. On a moins de production au mètre carré, mais la qualité est meilleure », atteste Véronique. « Et contrairement à l’éclairage artificiel, le soleil, c’est gratuit! » renchérit Anthony.

Le couple envisage d’acquérir une autre serre afin de doubler sa superficie et de diversifier sa production de légumes. « Véronique et moi, on est un bon duo. On a beaucoup appris ces dernières années », affirme Anthony, qui se dit optimiste pour l’avenir.



Heureux de voir une relève non apparentée les surpasser

Les agriculteurs Wahid et Lucie Takla avaient respectivement 76 et 71 ans lorsqu’ils ont passé le flambeau de leur serre de laitues. « On voyait qu’on pouvait avoir l’ambition d’amener l’entreprise plus loin, mais l’âge et la santé ne nous le permettaient plus. Eux, ils sont jeunes et ils veulent. D’une certaine façon, ils réalisent notre rêve », dit M. Takla à propos de Véronique Major et Anthony Camiré, qui ont acquis les serres Le Mont Vert en 2023.

Lucie et Wahid Takla ont aimé pouvoir transmettre leurs connaissances à la relève non apparentée qui reprend leur entreprise. Photo : Gracieuseté de Lucie Takla

Son épouse explique qu’elle était employée dans une banque au Liban avant d’immigrer au Québec dans les années 1980. C’était une époque où les immigrants comme elle avaient cependant de la difficulté à être embauchés, déplore-t-elle. D’où la solution de démarrer leur propre ferme. « On a commencé avec les tomates, puis les concombres, mais c’était difficile, il y avait beaucoup de compétition de l’Ontario. On est passés aux salades. Nous étions les seuls et c’était plus payant. Mais on est partis de zéro. On a travaillé pour avancer dans la production de salades. Il y a tellement de choses à contrôler dans la salade, vous n’avez pas idée. Il a fallu aussi travailler pour faire notre nom dans les épiceries; ce n’est pas venu tout seul. C’est pour ça qu’on a tenu à vendre à des jeunes qui pourraient continuer avec ce nom et la qualité que nous faisions », explique Lucie Takla.

L’Arterre, un organisme de maillage entre cédants et relèves agricoles, a facilité le transfert de l’entreprise. Les cédants ont passé quatre mois à aider leur relève non apparentée. « On a lu et on a appris beaucoup dans notre vie. Pourquoi amener avec nous nos connaissances si quelqu’un peut en profiter? lance Mme Takla. J’apprécie qu’on ait été utiles et que le transfert [de l’entreprise] se soit fait de la bonne manière. Aujourd’hui, on va à l’épicerie et on achète la laitue des serres Le Mont Vert. Et nous en sommes fiers. »