Prévention 15 mai 2026

Le défi de transformer la culture de « l’invincibilité » 

En cas d’accident ou de maladie liée au travail, la majorité des producteurs agricoles n’ont pas d’assurance, et plusieurs choisissent, lorsque c’est possible, de poursuivre leur travail malgré tout, au risque de négliger leur santé.

« Malheureusement, la tendance, quand on a grandi dans une ferme, c’est souvent de penser que les risques font partie du quotidien », observe la directrice du Service de santé et de sécurité du travail à l’Union des producteurs agricoles (UPA), Isabelle Sauriol. 

Actuellement, il n’y aurait que de 5 à 10 % des propriétaires d’entreprises agricoles qui seraient couverts par une protection en cas d’invalidité, qu’elle soit privée ou publique, selon un sondage réalisé en 2024 par la firme indépendante Eckler pour le compte de l’Union des producteurs agricoles. 

L’organisation agricole s’est donc lancé le défi de transformer cette culture de « l’invincibilité », qui règne chez plusieurs de ses membres, en une culture de prévention et de protection, avec des campagnes de sensibilisation qui misent sur la pérennité des fermes et sur l’équilibre de la famille.

Car une blessure peut avoir des conséquences sur notre entreprise et sur notre famille, qui doit pallier notre absence pendant la convalescence.

Isabelle Sauriol

Elle reconnaît par ailleurs que, dans un contexte où chaque dépense est calculée, l’assurance peut souvent être perçue comme un coût superflu par rapport aux besoins immédiats de la ferme. « Ce n’est pas très dispendieux [d’adhérer à une couverture d’assurance], mais ça reste un choix personnel », affirme-t-elle.

Travailler en marchette

C’est un peu la raison qui explique pourquoi Dave Labrie, producteur laitier dans le Bas-Saint-Laurent, n’a toujours pas adhéré à une telle assurance, malgré une blessure de travail qui l’a empêché de s’impliquer pleinement dans son entreprise pendant plusieurs mois, il y a environ un an. Le producteur laitier était dans l’étable, avec ses vaches, quand il a perdu pied. Résultat : déchirure de muscles de la jambe et fractures de la clavicule et de l’épaule. Il a dû passer plusieurs semaines en fauteuil roulant, puis a dû se servir d’une marchette et d’une canne, en plus de faire des séances de physiothérapie (qui se poursuivent encore). « Mes employés sont avec la CNESST, mais pas moi, car je suis le propriétaire. Donc j’ai dû continuer à travailler. Au début, quand j’étais en fauteuil roulant, j’ai fait un peu de paperasse, mais dès que ç’a été possible, je suis retourné à la ferme, même en marchette, par manque de personnel pour me remplacer », raconte celui qui avoue que ce n’est pas l’idéal pour une convalescence.

Ayant maintenant retrouvé la forme en grande partie, quoiqu’il conserve encore quelques séquelles, le producteur estime qu’une couverture d’assurance lui aurait été d’une grande aide pour, par exemple, embaucher un employé supplémentaire ou pour couvrir des frais de soins à domicile ou des séances de physiothérapie supplémentaires au privé. « Mais dans l’agricole, le coût qu’on paie déjà en assurances pour tout le reste, c’est effrayant! Alors, chaque sou qu’on peut économiser, on le fait. Et c’est un métier qu’on fait par passion, en acceptant les risques », confie le producteur en entrevue avec La Terre.

De son côté, Isabelle Sauriol espère que les campagnes de sensibilisation auront néanmoins un effet.  Pour mesurer les résultats, l’UPA compte demander à la CNESST des chiffres réguliers sur l’évolution du nombre de souscriptions, tout en admettant qu’il est plus difficile de suivre l’évolution des données auprès des assureurs privés.  

Deux options

La forme juridique des exploitations agricoles (exploitation individuelle à propriétaire unique, société de personnes ou compagnie familiale) fait en sorte que les producteurs agricoles ne sont pas couverts automatiquement par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), contrairement à leurs employés. Ces propriétaires ont malgré tout deux autres options : souscrire un contrat d’assurance invalidité auprès d’un assureur privé ou adhérer à une protection personnelle à moindre coût auprès de la CNESST, qui offre une couverture pour les accidents, comme les chutes, mais aussi pour les maladies professionnelles, comme le Parkinson.