Politique 21 août 2025

Le ministre Lamontagne a failli à la tâche avec sa politique bioalimentaire, dit Charles-Félix Ross

LONGUEUIL – À la veille du dévoilement de la nouvelle Politique bioalimentaire 2025-2035, le directeur général de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Charles-Félix Ross, ne s’est pas gêné pour critiquer vertement le résultat de la Politique bioalimentaire 2018-2025.

« Le ministre dit qu’il a atteint les objectifs, que les exportations ont augmenté, qu’il a mis en place une politique d’achat québécois, qu’il a atteint les objectifs dans le bio, etc. Mais il fanfaronne, car en vérité [sa politique bioalimentaire] a donné le pire revenu net agricole de l’histoire du Québec. La cible qu’il devrait regarder, c’est la rentabilité. Si nos entreprises ne sont pas viables à moyen et long terme, on s’en va dans un mur. Alors si j’étais lui, je ne me vanterais pas de mes résultats et je retournerais faire mes devoirs », a-t-il affirmé en entrevue avec La Terre.

Revenu net en baisse

L’économiste de formation fait référence aux données de Statistique Canada concernant l’évolution du revenu agricole net du Québec. Après avoir atteint un pic de 1,2 G$ en 2021, le revenu net de l’ensemble des fermes a diminué à 408 M$ en 2023, ensuite à 29 M$ en 2024, et se dirige pour la première fois (selon les prévisions de Statistique Canada obtenues par l’UPA) vers un revenu net négatif de -130 M$ en 2025.

« Le Québec était depuis longtemps dans les meilleurs au Canada [pour le revenu net des fermes], mais là, on est dans les pires. La dernière politique bioalimentaire voulait une agriculture durable, prospère et ancrée dans les régions. C’est l’ambition, mais sans les moyens. Car au niveau de la rentabilité, c’est un échec. Et avec la politique qui s’en vient, le ministre a de nouveaux objectifs. Il veut que les investissements augmentent de 25 G$. Mais comment peut-on demander à une entreprise qui ne fait pas d’excédents de se mettre à investir? » questionne-t-il.

L’UPA demande 4 G$

La hausse du prix des intrants et l’augmentation marquée de l’endettement des fermes ont plombé leur rentabilité, explique le directeur général de l’UPA.

Questionné à savoir si cet endettement pourrait être lié à un cycle économique normal de hausse des taux d’intérêt et si le problème de rentabilité pourrait être en partie causé par des décisions d’investissement moins justifiées des producteurs, M. Ross répond globalement que non. Il désigne un endettement structurel des fermes, principalement pour répondre aux normes environnementales, de bien-être animal et pour répondre aux cibles de croissance.

La vérité, c’est qu’on a financé les cibles de la politique bioalimentaire actuelle avec de l’endettement. Cet endettement-là, présentement, est en train de brimer l’avenir du secteur agricole.

Charles-Félix Ross
La hausse du prix des intrants et l’augmentation marquée de l’endettement des fermes ont plombé leur rentabilité, explique le directeur général de l’UPA. Photo : Martin Ménard/TCN

Et si la nouvelle politique bioalimentaire du ministre veut accroître les investissements à la ferme, la productivité, les exportations et la production axée sur le développement durable, tel que le laisse entendre un document de travail sur la Politique consulté par La Terre, Charles-Félix Ross estime que l’État devra cette fois avoir les moyens de ses ambitions en soutenant davantage le milieu agricole à la hauteur de 400 M$ supplémentaire par année, soit 4 G$ sur les dix ans de la nouvelle politique bioalimentaire, calcule-t-il.

Il milite pour que cette somme soit distribuée en aide directe aux producteurs, pour améliorer les programmes de sécurité du revenu et ceux de la transition vers l’agriculture écologique et pour les aider à devenir plus compétitifs face à des concurrents mondiaux qui le sont de plus en plus. « Avec une augmentation des aides directes, nos entreprises seront en mesure de dégager une rentabilité qui va leur permettre de suivre la game. Et on demande juste l’équivalent de l’aide qui est versée [à l’agriculture] ailleurs dans le monde, car entre 2019 et 2023, on a reçu moins de transferts [gouvernementaux] que le reste du Canada et les États-Unis. » Cette aide toucherait tous les secteurs, y compris les petites fermes, donne-t-il en exemple. « Beaucoup de petites entreprises ont décidé d’adopter la mise en marché de proximité, elles avaient un élan, mais n’avaient pas de rentabilité. […] Pourquoi ne pas donner un crédit d’impôt aux consommateurs qui décideraient de s’abonner à un fermier de famille? Pourquoi ne pas garantir des coûts de production à travers l’assurance stabilisation ou garantir un revenu minimum pour un producteur de proximité? C’est le genre de choses qui rentreraient dans le 400 M$. »

Et pour diminuer les problèmes liés à l’endettement et afin de faciliter le transfert des fermes – un autre enjeu de taille, selon lui –, M. Ross réclame le retour de l’Office du crédit agricole, où le gouvernement québécois prêterait directement aux fermes avec un taux d’intérêt plus bas que celui des institutions.

Si on ne réussit pas ces deux choses-là [l’aide directe et la facilité du crédit], on va passer à côté. Ce n’est pas compliqué; on n’atteindra pas les cibles de la nouvelle politique bioalimentaire. [On va perdre des fermes, ce qui va directement nuire à] l’autonomie alimentaire et à l’occupation du territoire.

Charles-Félix Ross

Un mirage

Et le milliard de dollars que promettra le ministre pour les cinq prochaines années est un mirage, assure-t-il. « C’est le même argent. Il n’y a pas d’argent neuf. Le ministre prend l’argent des programmes actuels, puis va appeler ça “politique bioalimentaire”. »

Au moment d’écrire ces lignes, la nouvelle politique bioalimentaire s’apprêtait à être dévoilée, le 22 août. Le cabinet du ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, a choisi de refuser à La Terre une demande d’entrevue qui lui aurait permis de faire son propre bilan de la première politique bioalimentaire.