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Photo : Shutterstock.com

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Aménagement de boisé : le maintien des espèces à statut précaire, des milieux sensibles et de la biodiversité

Les propriétaires forestiers sont des acteurs de premier plan dans la sauvegarde de plusieurs espèces en situation précaire. Contrairement à certaines idées préconçues, la protection des espèces et l’aménagement forestier ne sont pas incompatibles.

En effet, la faune et la flore s’adaptent généralement bien à un certain niveau de perturbations naturelles qui s’apparentent à diverses interventions forestières. À titre d’exemple, le jardinage peut imiter un chablis partiel, alors que certaines coupes totales irrégulières peuvent calquer une épidémie de tordeuse.

Les propriétaires de lots boisés peuvent ainsi protéger les milieux sensibles et maintenir la biodiversité tout en réalisant des activités d’aménagement forestier. Dès l’étape de la planification, on peut identifier deux grandes stratégies pour atteindre ces objectifs. D’une part, on peut appliquer le concept de filtre brut qui vise à conserver la qualité des habitats, et d’autre part, on peut appliquer celui de filtre fin qui se définit par l’application de mesures spécifiques d’intervention visant à protéger certaines espèces aux besoins particuliers.

Maintenir la qualité des habitats avec le filtre brut

L’application de saines pratiques d’aménagement forestier permet déjà de protéger la majorité des espèces qui vivent en milieu forestier. Par exemple, la conservation de chicots sécuritaires lors des activités de récolte est bénéfique à plusieurs espèces qui s’y abritent. De saines pratiques permettent ainsi de maintenir l’habitat de plusieurs espèces, et ce, sans même savoir si ces espèces sont effectivement présentes. Le haut de la figure 1 présente des types et des structures d’habitats où de saines pratiques d’aménagement permettent de maintenir un habitat favorable à plusieurs espèces.

Rappelons que pour maintenir une diversité d’habitats, il faut éviter de traiter la forêt de la même façon partout. Offrir une diversité d’habitats permet à chaque espèce d’y trouver son compte.

Des mesures spécifiques pour certaines espèces grâce au filtre fin

Parfois, le maintien des caractéristiques des habitats ne permet pas toujours à lui seul de préserver l’ensemble de la biodiversité. Certaines espèces nécessitent des mesures de mitigation plus spécifiques. À titre d’exemple, la protection de l’ail des bois nécessite de localiser la colonie avant de pouvoir appliquer des modalités d’intervention spécifiques afin de préserver l’espèce. Dans ce cas précis, la réalisation d’interventions sur le parterre de la colonie doit s’effectuer pendant la saison hivernale afin de protéger les plants. Le bas de la figure 1 présente d’autres exemples de mesures de mitigation spécifiques.

Le plan d’aménagement forestier bonifié

Au cours de la dernière année, la Fédération des producteurs forestiers du Québec (FPFQ), en collaboration avec Conservation de la nature Canada (CNC) et plusieurs autres partenaires, s’est impliquée activement dans un projet d’élaboration de fiches pour informer les propriétaires de boisés et les conseillers forestiers sur différentes façons de conserver la biodiversité en forêt privée. Ces fiches, qui reposent sur le concept des filtres brut et fin, ont été conçues pour informer le propriétaire forestier sur les façons d’aménager la forêt dans le respect des espèces à statut ainsi que des milieux sensibles, et ce, qu’il détienne ou non une certification forestière.

Les fiches recensent les habitats ou les espèces abritées dans les forêts privées et suggèrent des modalités d’intervention qui permettront le maintien de la biodiversité. Les conseillers forestiers pourront bonifier le plan d’aménagement forestier du propriétaire à l’aide de l’une ou l’autre des fiches développées.

Les fiches destinées aux propriétaires forestiers contiennent une brève description des milieux, des espèces sensibles et des mesures de mitigation adaptées au contexte de la forêt privée et validées par des experts. Les producteurs ainsi que les conseillers forestiers peuvent les retrouver sur foretprivee.ca/biodiversité (ou à l’aide du code QR).

Bien que les fiches aient été développées dans l’optique de protéger les espèces menacées et vulnérables situées dans les basses-terres du Saint-Laurent, plusieurs d’entre elles pourront servir à l’ensemble des 134 000 propriétaires forestiers du Québec, notamment celles préconisant l’application du concept de filtre brut (fiche introductive, fiches sur les habitats et fiche présentant un résumé de la réglementation sur les milieux humides et hydriques). D’autres fiches spécifiques aux espèces serviront en premier lieu dans les basses-terres du Saint-Laurent, bien que l’habitat de certaines espèces dépasse ce territoire.

Ultimement, d’autres fiches pourraient être élaborées pour d’autres espèces ou habitats sensibles à partir du modèle développé. Le défi consiste à adapter les mesures aux besoins de l’espèce en tenant compte de la réalité des producteurs forestiers.

Concilier l’aménagement et la conservation de la biodiversité

Plus qu’un outil de communication, ces fiches annexées aux plans d’aménagement forestier pourraient également permettre d’appuyer les demandes de permis municipaux, de promouvoir les saines pratiques d’aménagement afin d’éviter la mise en place de réglementations trop restrictives et ainsi permettre de maintenir les activités d’aménagement forestier dans un contexte de complexification réglementaire.

La FPFQ revendique depuis quelques années le retour du financement des plans d’aménagement forestier en échange d’une bonification de ceux-ci afin de répondre aux nouvelles exigences sociétales sur la conservation des milieux humides et hydriques et la conservation des habitats et des espèces en situation précaire. Avec de meilleurs outils de planification, les propriétaires peuvent mieux maintenir, protéger et même améliorer la biodiversité tout en favorisant la mise en valeur de la faune lors des travaux forestiers.

Au-delà des outils informationnels, il faut également viser la mise en place d’un régime d’indemnisation pour les producteurs forestiers devant renoncer à leur droit d’usage au-delà d’un seuil raisonnable lorsqu’ils appliquent des mesures de mitigation prévues au plan d’aménagement forestier bonifié ou dictées par la réglementation.

Il est toujours possible de faire mieux, mais ne perdons pas de vue que si on retrouve la majorité de ces espèces en forêt aujourd’hui, c’est peut-être parce que les producteurs forestiers ont aménagé leurs boisés de la bonne façon au cours du dernier siècle. C’est à nous de continuer de trouver ensemble les solutions les plus appropriées pour chaque propriétaire forestier parce que la conservation des espèces en situation précaire présentes dans les forêts privées du Québec passe nécessairement par un aménagement durable et raisonné de ces forêts.


Les origines du concept de filtre brut et filtre fin
Extrait adapté de Repenser la conservation de l’environnement par André Desrochers

Depuis ses balbutiements, la conservation de l’environnement se penche sur deux objets : les espaces et les espèces. Dans le premier cas, on cherche à minimiser les pertes d’espèces et de processus écologiques en protégeant des espaces. Dans le second cas, on vise des espèces précises dont la conservation échappe à des notions d’espace et doit plutôt être faite sur mesure. Dans le jargon de la conservation, on utilise souvent l’analogie du filtre brut et du filtre fin pour illustrer les approches par espace et par espèce. L’idée est que l’on retient la part du lion de la biodiversité avec le filtre brut, mais qu’il faut un filtre plus fin pour retenir le reste. L’analogie du filtre brut est une des courroies de transmission entre l’écologie et la gestion des terres. Le terme en anglais, coarse filter, a été popularisé en 1987 par The Nature Conservancy, un organisme américain voué à l’acquisition de terres pour la conservation. Étant donné que le but implicite est généralement de retenir des espèces, la traduction par « filtre », couramment utilisée, est maladroite. Le terme « tamis » aurait été plus approprié, car le filtre retient les indésirables et laisse passer, ou échappe, les désirables, soit exactement le contraire de l’idée.


Patrick Cartier, ing.f., Fédération des producteurs forestiers du Québec


Cet article a été publié dans le magazine Forêts de chez nous de mai 2022