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Photo : Shutterstock.com

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7 millions de nouvelles entailles : des équipementiers prêts à relever le défi

L’ajout de près de sept millions d’entailles dans les érablières québécoises d’ici le printemps 2024 devrait permettre de renflouer la réserve stratégique mise à mal par la faible production de la saison 2021, mais cette distribution record autorisée par les Producteurs et productrices acéricoles du Québec (PPAQ) créera une pression sur la demande des équipements, avec les risques que cela entraîne sur les prix.

C’est ce qu’anticipe Stéphane Verville, un acériculteur d’Arthabaska qui a reçu 3 222 nouvelles entailles en décembre dernier, soit le maximum décerné au volet agrandissement à ceux qui préféraient faire traiter leur dossier par le mode attribution plutôt que par tirage au sort.

Stéphane Verville  a déjà commencé cet hiver l’installation de ses 3 222 nouvelles entailles, mais prévoit terminer le travail au cours de l’été.

Stéphane Verville a déjà commencé cet hiver l’installation de ses 3 222 nouvelles entailles, mais prévoit terminer le travail au cours de l’été.

« J’en avais demandé 5 000, mais je suis bien content quand même », souligne celui qui compte déjà sur 30 000 entailles. Augmenter d’environ 15 % le contingent – il passera de 50 millions à 57 millions d’entailles – d’un seul coup n’est pas une bonne idée, selon lui. « La fédération devrait en donner un peu chaque année à la place. Cet été, c’est sûr qu’il va manquer de matériel. Ce n’est pas tout le monde qui va réussir à s’installer pour le printemps 2023 », estime celui qui est également distributeur pour Équipements d’érablière Verville, dans la région du Centre-du-Québec.

Le prix des équipements était d’ailleurs déjà à la hausse, souligne-t-il. « Présentement, l’augmentation des prix n’est pas due à la rareté des équipements, mais plutôt au fait que les manufacturiers paient plus cher leurs fournitures comme l’acier et le stainless. »

À Saint-Joachim-de-Shefford, en Estrie, Normand Reeves a lui aussi reçu 3 222 entailles qui viendront s’ajouter aux 10 000 que compte son érablière. « La COVID avait déjà entraîné des pénuries. On a eu de la misère à avoir de l’alcool l’année dernière et j’ai juste eu le temps d’installer de nouvelles membranes avant qu’elles ne tombent en pénurie. Alors, je suis pas mal certain que les fournisseurs n’arriveront pas cette année. Mes commandes sont déjà passées, mais je sais que je ne les aurai pas dans les temps. Pour tout ce qui est tubulures, plastiques, ça va être difficile », prévoit-il.

Normand Reeves se trouve chanceux, car ses équipements actuels font encore l’affaire pour traiter le volume supplémentaire d’eau d’érable généré par ses nouvelles entailles. « Mais tous les autres équipements que je devrai acheter, je vais demander à mes fournisseurs de me certifier par lettre lorsqu’ils seront back order. Si je ne peux pas respecter le délai de trois ans des PPAQ, je serai en mesure de justifier une extension », croit-il.

Les équipementiers sont prêts

Dès l’attribution de ses 3 222 entailles, Normand Reeves a passé toutes ses commandes, mais  il ne se fait pas  d’illusion sur le respect des délais avancés par ses fournisseurs.

Dès l’attribution de ses 3 222 entailles, Normand Reeves a passé toutes ses commandes, mais il ne se fait pas d’illusion sur le respect des délais avancés par ses fournisseurs.

Si la disponibilité des équipements inquiète certains acériculteurs avec le déversement de sept millions d’entailles sur le marché, ces craintes ne sont pas nécessairement partagées par ceux qui les fabriquent et les vendent.

« Depuis l’annonce des PPAQ en décembre, on reçoit beaucoup d’appels pour des soumissions », indique Vincent Bilodeau, directeur des ventes chez L.S. Bilodeau, à Saint-Éphrem-de-Beauce. Selon lui, l’impact le plus important de cet afflux d’entailles se fera sentir surtout du côté des équipements usagés.

« Ce que je vois présentement, c’est qu’on en retrouve de moins en moins. Il va arriver le même phénomène qui vient de se passer avec les VTT et les motoneiges. Il y a des osmoses usagés qui se vendent aujourd’hui le prix que les gens ont payé pour du neuf il y a quelques années. C’est la conséquence de deux facteurs : la hausse des prix en général et l’augmentation aussi de la demande dans l’usagé. »

Du côté des équipements neufs, les prix ont aussi grimpé, convient le directeur des ventes chez L.S. Bilodeau, parce que les manufacturiers paient eux-mêmes plus cher les matériaux de leurs fournisseurs. « Sur certains produits, c’est 10 à 30 % d’augmentation », reconnaît-il.

L’équipementier ne prévoit pas pour autant éprouver de problèmes à répondre à la demande. « J’ai un client qui a reçu 5 000 entailles. Il m’a appelé à la mi-janvier et je l’installe au complet à la mi-février. On a de l’inventaire, on a embauché de la main-d’œuvre étrangère et on investit 3,5 M$ pour augmenter la cadence de notre production. On la voyait venir, cette annonce, et on s’est préparés », poursuit Vincent Bilodeau, qui estime cependant que ceux qui en ont la chance devraient installer leurs nouvelles entailles dès ce printemps. « Si une grande majorité attend à 2023, il va peut-être y avoir un problème », entrevoit le Beauceron.

Chez Équipements d’érablière CDL, on avait également prévu le coup. « Assurément que cette émission massive d’entailles aura un impact chez nous, mais on savait que ça allait arriver et on l’avait planifié pour pouvoir prendre la vague », explique Maryse Bernier, directrice marketing et expérience client.

Pour répondre à la demande et atténuer les impacts sur la clientèle, Équipements d’érablière CDL a procédé à des ajustements ces derniers mois. « On a le même défi que toutes les autres entreprises au Québec et ailleurs dans le monde, c’est-à-dire les défis de la chaîne d’approvisionnement. On pense pouvoir répondre à la demande que ces nouvelles entailles vont provoquer ces deux prochaines années par les gains qu’on a réalisés sur notre chaîne de production et on a stocké plus de pièces achats dans nos inventaires », souligne Maryse Bernier.


Forêts de chez nous est allé à la rencontre de quelques-unes de ces nouvelles recrues

Claudie Labrecque, Saint-Fabien-de-Panet (Chaudière-Appalaches)

Diplômée en production acéricole au Centre de formation de Saint-Anselme en 2020, Claudie Labrecque a redémarré la petite érablière familiale en 2021 en installant 615 entailles et en vendant sa production au détail. La jeune femme de 22 ans a hérité de 1 347 entailles des PPAQ en décembre dernier. « J’en ajoute quelques-unes ce printemps à mes installations, mais je compte atteindre mon plein quota en 2023 », explique Claudie, qui prévoit investir 35 000 $ dans le démarrage de son entreprise La Cabane de mon père (lacabanedemonpere.com).

Yan Bouchard, Saint-Eusèbe (Bas-Saint-Laurent)

Yan Bouchard avait déposé au PPAQ un dossier nécessitant 10 900 entailles, mais il en aura eu 3 000 finalement. « J’installe ma tubulure ce printemps en prévision de la saison 2023 », souligne-t-il. Il a acheté son évaporateur, son osmose et les bassins sur le marché de l’usagé parce qu’il y avait là de bonnes affaires. « Beaucoup de producteurs ont eu de l’agrandissement et doivent changer certaines pièces d’équipement. J’ai trouvé de quoi d’abordable, de propre et de conforme. » Il compte cependant s’équiper en neuf avec la tubulure, l’extracteur, les pompes, etc. Yan Bouchard prévoit qu’il aura investi 250 000 $ dans son projet de démarrage lorsque les premières coulées surviendront au printemps 2023.

Sylvain Perron, Saint-Joachim-de-Shefford (Estrie)

Comme projet de retraite, Sylvain Perron a décidé de faire table rase de sa vieille cabane à sucre rustique et de repartir à neuf. Depuis l’attribution de 2 600 entailles par les PPAQ en décembre, il roule à fond de train pour démarrer dès ce printemps. « Je sais comment faire du sirop d’érable parce que je l’ai fait 10 ans avec un vieil évaporateur. Mais là, faut que j’apprenne à roder la station de pompage, le séparateur, l’évaporateur automatisé. » Son érablière offre un potentiel de 4 000 entailles et il avait l’intention d’en demander seulement 1 500, mais il s’est fait convaincre de viser plus haut. « J’ai tout acheté chez Dominion & Grimm et tout le stock est entré rapidement. Je vais avoir investi environ 300 000 $ dans ce projet », dit-il, tout excité à la veille d’une nouvelle saison.

De la relève jeune…  et moins jeune

L’une des bonnes nouvelles reliées à l’attribution de sept millions de nouvelles entailles par les PPAQ est qu’elle permettra l’arrivée dans la grande famille acéricole de plus de 1 300 nouveaux membres d’ici trois ans.

En comparaison, lors du dernier rehaussement du contingent en 2016, seulement 282 nouvelles entreprises avaient été enregistrées. Il faut savoir par contre que les nouveaux producteurs devaient obligatoirement passer par le tirage au sort pour voir leur projet accepté tandis qu’en 2021, ils pouvaient, comme les acériculteurs déjà en production, déposer un dossier dans le volet attribution.   

Les PPAQ ont reçu 3 934 demandes au total, dont 1 736 pour des projets de démarrage (1 408 admissibles) et 2 198 (1 818 admissibles) pour des agrandissements. À elles deux, l’Estrie (515 187) et la Montérégie-Est (506 394) ont raflé plus du tiers des entailles attribuées dans le volet démarrage (2 904 080 entailles).


Cet article est paru dans l’édition de Forêts de chez nous publié le 2 février 2022