Les champs de grandes cultures inondés au printemps sont moins propices à la reproduction des poissons. Des intervenants recommandent de racheter ces terres à des fins de conservation ou d’y cultiver des graminées sans intrants agricoles, par exemple. Photo : Martin Ménard/Archives TCN
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S'abonner maintenantDes milliers d’hectares en culture sont en jeu près du lac Saint-Pierre, où les pratiques agricoles sont montrées du doigt pour expliquer principalement la mauvaise qualité de l’eau et la dégringolade de certaines populations de poissons. L’une des solutions préconisées par plusieurs intervenants serait tout simplement de cesser de cultiver des centaines d’hectares de terres inondables, ce qui aiderait les poissons. Le rachat de ces terres pourrait possiblement favoriser des producteurs qui y obtiennent peu de résultats agronomiques, une idée qui fait toutefois sourciller l’Union des producteurs agricoles (UPA).
Les brochets se meurent
Les populations de perchaudes en arrachent, celles du doré jaune affichent des signes d’affaiblissement et voilà que les dernières statistiques font état d’un effondrement sans précédent de la population de grands brochets au lac Saint-Pierre. Cet élargissement du fleuve Saint-Laurent de 390 km2, situé entre Sorel-Tracy et Trois-Rivières, est considéré comme la plus importante plaine inondable en eau douce du Québec et est désigné réserve de biosphère par l’UNESCO.
Le chercheur Stéphane Campeau fait le constat que la principale cause de la faible reproduction des perchaudes et de grands brochets demeure la détérioration de leurs habitats en raison des pratiques agricoles. « Pour nous, le travail est fait. Pour nous, les conclusions sont claires », dit-il à l’issue d’une gigantesque étude sur le lac Saint-Pierre réalisée par plus d’une centaine de chercheurs, d’étudiants et de professionnels provenant de trois universités, dont l’Université du Québec à Trois-Rivières, où enseigne M. Campeau.
Ce dernier explique que quelque 3 800 hectares d’habitats fauniques ont été modifiés dans le littoral du lac Saint-Pierre depuis 1950, principalement au profit de l’agriculture. La domination graduelle de la culture du maïs et du soya a entraîné l’érosion des sols et détérioré la qualité de l’eau. Les sols plus dénudés associés à cette régie de culture empêchent aussi, lors des inondations printanières, des poissons d’aller pondre leurs œufs dans ce qui était à l’époque des étendues d’herbes hautes. Le succès de reproduction en pâtit, spécifie cette étude exhaustive du Pôle d’expertise multidisciplinaire en gestion durable du littoral du lac Saint-Pierre.
Les pêcheurs disent avoir fourni leur part d’efforts puisqu’un moratoire instauré en 2012 leur interdit de pêcher la perchaude depuis 13 ans. Il reste maintenant la question du milieu agricole, affirme M. Campeau. « On ne peut plus se permettre de tourner autour du pot. Nous avons étudié d’où viennent l’eau, les sédiments, le phosphore, où sont pondus les œufs […]. Il faut agir maintenant; d’autres espèces sont en difficulté […]. Le prochain défi est un défi de gouvernance entre les gouvernements, les agriculteurs et l’UPA. Si on décide de ne rien faire, il faut être conscient qu’on [dégrade] un écosystème rare », exprime le chercheur, qui qualifie le lac Saint-Pierre « d’Amazonie du Québec » en raison du rôle de ses milieux humides pour améliorer la qualité de l’eau.
Des recommandations musclées
Stéphane Campeau et son équipe utilisent des données cartographiques couplées à la technologie de télédétection par laser (LIDAR) afin de délimiter les champs ou les bouts de champ situés en zone basse, par exemple inondés 7 années sur 10. Dans ces zones stratégiques, les chercheurs suggèrent de cesser de cultiver du maïs, du soya ou d’autres grandes cultures pour plutôt implanter de la végétation pérenne d’une hauteur de plus de 50 cm, sans pesticides ni intrants agricoles. En d’autres mots, cela revient à ne plus vraiment cultiver ces terres.
Dans les terres situées en zone haute, moins souvent inondées, mais dont l’eau de ruissellement a un effet considérablement négatif sur l’écosystème du lac, il est recommandé de créer des bandes de plantes pérennes de quatre mètres, d’interdire le travail du sol l’automne, d’implanter des plantes de couverture et d’adopter des rotations diversifiées incluant des plantes fourragères. « Si un producteur arrive en fin de carrière et qu’il est prêt à vendre, si le gouvernement pouvait lui acheter cette terre, ce serait une possibilité. J’aimerais d’autres possibilités, des programmes de conservation, trouver des terrains d’entente entre le gouvernement et des producteurs […] pour mettre en place des cultures propices aux écosystèmes. Il faut qu’on avance avec ceux qui veulent avancer, qu’on soit innovateurs. Mais ce sera certainement difficile », évalue M. Campeau.
Des rendements très mitigés
Agronome et agriculteur cultivant des terres en bordure d’un affluent du lac Saint-Pierre, Yannick Beauchemin croit que certains producteurs laisseront par eux-mêmes des sections de terre. « On le voit avec les changements climatiques, des morceaux sont inondés trois années sur cinq et les rendements sont très mitigés. Honnêtement, il n’y a parfois rien à récolter. C’est l’assurance récolte, le revenu. J’ai des clients qui ont décidé de ne plus cultiver. »

Le rachat de sections de terre stratégiques pour la faune, tel que proposé par des intervenants, pourrait, selon lui, être une option pour les propriétaires dont ce type de superficies représente une faible portion de leurs superficies totales.
Mais sur la Rive-Nord, il y a des fermes où ça correspond à 50 % de leurs superficies. Dans ce cas, ce n’est pas le même discours.
Le conseiller du Club Yamasol souligne que plusieurs producteurs sont sensibilisés à l’importance de la zone littorale et ont adopté des pratiques culturales exemplaires. D’autres producteurs, par contre, ont été approchés, mais disent avoir peu d’intérêt à changer leurs pratiques, rapporte-t-il.
« Peut-être que si on avait tous été plus proactifs [dans la régie de cultures], on ne se ferait pas imposer un règlement », philosophe M. Beauchemin.
Pas si vite, dit l’UPA
Le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Martin Caron, se dit conscient de l’importance des poissons, « mais on oublie complètement l’agriculture », soulève-t-il, indiquant que les conséquences financières des mesures proposées, comme la culture exclusive de graminées et les bandes riveraines élargies, sont grandement sous-estimées pour l’agriculteur. Il fait valoir que l’aide financière devra être à la hauteur.
L’entretien des cours d’eau d’abord
Certains aspects lui apparaissent également contradictoires, comme l’entretien des cours d’eau, qui est déficient dans plusieurs affluents du lac Saint-Pierre, dénonce M. Caron, inondant des terres et augmentant les problèmes de sédimentation. Avant toute concession du milieu agricole, il exige que les autorités entretiennent les cours d’eau.
Laisser des terres à des organismes de conservation est un autre aspect qui le tracasse. D’une part, parce que le Québec a déjà peu de superficies agricoles, et d’autre part, il se dit déçu de projets déjà effectués au lac Saint-Pierre par des organismes de conservation. « Ils l’ont échappé et ce qui a repoussé, c’est du phragmite », plaide Martin Caron.
Il assure que les producteurs sont prêts à adapter leurs pratiques, « mais devoir vendre des terres agricoles à des organismes, ça les rend très inquiets ».