Économie 16 avril 2025

Un risque de décalage entre les marchés canadien et américain

Les perturbations découlant de la guerre commerciale entamée par les États-Unis risquent de créer un décalage entre les prix des marchés du porc canadien et américain, selon plusieurs experts. Cela forcerait les éleveurs de porcs du Québec et du Canada à revoir le mode de calcul du prix de vente de leurs animaux aux abattoirs, lequel est actuellement établi en fonction d’un prix de référence américain.

Sébastien Pouliot

« Ce qui pourrait arriver, c’est que les États-Unis cessent d’exporter du porc si d’autres pays [en plus de la Chine] répliquent en imposant des tarifs, ce qui ferait diminuer fortement les prix du porc aux États-Unis », prévient Sébastien Pouliot, expert en agroéconomie chez Services économiques Pouliot.

Dans un tel contexte, la demande pour le porc canadien pourrait augmenter, ce qui ferait en sorte que le prix du porc américain ne refléterait plus les mêmes conditions de marché qu’au Canada, selon l’expert. « À ce moment-là, les éleveurs de porcs et les transformateurs vont devoir trouver une solution, car le prix du marché américain, basé sur la production intérieure, sera déconnecté du prix du marché canadien, où les exportations vont continuer. Donc, les formules de prix basées sur le prix américain, ça ne fonctionnera plus », analyse-t-il.

Pire qu’en 2018

Caroline Lacroix

Caroline Lacroix, chargée de projet en économie et en gestion au Centre de développement du porc du Québec, s’attend d’ailleurs à ce que les récents tarifs imposés par la Chine sur le porc américain fassent plonger les prix, à l’instar de ce qui s’était déjà produit en 2018, alors que des tarifs sur le porc américain avaient été appliqués par la Chine et, dans une moindre mesure, par le Mexique. « Le professeur d’économie Lee Schulz, à la Iowa State University, rappelle que ces perturbations commerciales avaient alors engendré une diminution des prix du porc aux États-Unis de quelque 12 %. Donc, il faut s’attendre à une baisse du prix américain, cette fois-ci également », indique-t-elle.

Mais cette baisse pourrait être encore plus marquée cette fois, puisque les tarifs imposés dernièrement par la Chine « sont d’environ 131 % [en date du 10 avril], alors qu’ils étaient autour de 72 %, le 1er septembre 2019, au plus fort du conflit commercial lors du premier mandat de Trump, avant de redescendre à 37 %, le 2 mars 2020 », spécifie-t-elle.

Rappelons que le porc canadien entrant en Chine est également soumis à des tarifs de 25 % depuis le 20 mars. Bien que ces tarifs soient moindres que ceux imposés au porc américain, Mme Lacroix estime que le porc canadien pourrait difficilement en tirer avantage, puisqu’il demeure plus cher que le porc de deux autres importants exportateurs qui ne subissent pas de tarifs, soit l’Union européenne et le Brésil.  

Pas d’effet immédiat sur le prix payé aux éleveurs

Pour le moment, Les Éleveurs de porcs du Québec n’entrevoient pas d’effets directs des tarifs chinois sur le prix que reçoivent les éleveurs du Québec pour leurs animaux, et ce, puisque la majorité des exportations américaines vers la Chine représente les parties moins nobles du porc, appelées le cinquième quartier.  « Ce qui est intéressant, c’est que tout le calcul du cinquième quartier n’est pas inclus dans le calcul de la carcasse reconstituée. Même si les abattoirs ne sont plus capables d’aller chercher de la valeur sur les machés d’exportation avec ça, ça ne devrait donc pas se refléter sur le prix du cut out », précise Renaud Sanscartier, directeur des affaires économiques aux Éleveurs de porcs du Québec. Il souligne toutefois que les États-Unis dirigent environ 7 % de leurs exportations vers la Chine. « Donc là, ça pourrait refouler sur le marché américain et avoir un impact sur le cut out, mais selon nous, ce ne sera pas significatif à court terme », estime-t-il.  

La valeur de la devise canadienne pourrait aider

Caroline Lacroix rappelle que l’évolution de la devise canadienne est un élément qui pourrait avoir une influence favorable sur les exportations canadiennes. « Le 12 mars, Financement agricole Canada prévoyait une baisse de 5,5 % de la valeur du dollar canadien par rapport à la devise américaine en 2025 par rapport à 2024.  Un tel recul viendrait soutenir le prix des porcs au Québec et au Canada », fait-elle remarquer. 

Des pays semblent faire des réserves

Sébastien Pouliot, expert en agroéconomie chez Services économiques Pouliot, constate une augmentation des exportations de viande de porc canadien et québécois vers le Japon et la Corée du Sud en février. Cela pourrait être relié aux anticipations de tarifs, analyse-t-il. « Les pays cherchent peut-être à se faire des stocks de porc avant l’imposition de tarifs américains, en vue de possibles augmentations du prix du porc », avance-t-il. Selon lui, la perturbation des marchés reliés à la guerre commerciale en cours pourrait ouvrir de nouvelles portes aux exportations canadiennes, notamment au Mexique, qui est actuellement l’une des principales destinations d’exportation du porc américain. « Si le Mexique décide d’imposer des tarifs sur le porc américain, c’est un marché que le Canada pourrait en partie combler », dit-il.



Une transparence sur les données canadiennes réclamée

Le Conseil canadien du porc (CCP) dit poursuivre ses efforts pour convaincre le gouvernement canadien de rendre obligatoire la divulgation de certaines données des ventes des abattoirs, ce qui permettrait d’avoir un prix de référence reflétant mieux le marché du porc canadien en cas de distorsion avec le marché américain. « Il y a des mécanismes semblables qui ont été développés, mais surtout de manière volontaire. Nous, on demande quelque chose d’obligatoire, comme ça se fait du côté américain », précise René Roy, président du CCP.

René Roy

Il reconnaît que le nombre restreint d’abattoirs du côté canadien ne permet peut-être pas d’avoir des données statistiques aussi crédibles que du côté américain, « mais on aurait au moins la capacité de vérifier si les prix sont représentatifs par rapport à la réalité canadienne ». « Ça pourrait être utile dans des contextes de perturbation des marchés, comme actuellement, mais aussi si des maladies comme la peste porcine africaine touchaient les États-Unis », donne-t-il en exemple. « C’est déjà arrivé dans le passé [des distorsions entre les marchés américain et canadien], et on ne veut pas revivre ce scénario », ajoute-t-il.