Bio 19 mars 2025

De la production biologique, sans semences biologiques


En dépit de la réglementation qui exige aux producteurs de s’enquérir de la disponibilité de semences biologiques avant de se tourner vers des variétés non transgéniques et non traitées, c’est encore une minorité d’entre eux qui s’approvisionnent en semences biologiques.

Le marché de la semence biologique est pourtant en progression depuis quelques années au Québec, mais la collaboration de tous les acteurs de la filière, du producteur agricole au producteur de semence, sera nécessaire pour passer à la prochaine étape, croient les experts interrogés par L’UtiliTerre.

« C’est facile d’aller acheter de la semence non traitée en ne faisant pas ses devoirs », argumente Marianne Bergeron, responsable Semences et recherches à la Coop Agrobio du Québec qui compte plus de 150 membres. 

Pourtant, dans le cas du soya, les producteurs biologiques ont accès à une alternative intéressante au niveau économique en recourant à l’autosemence. Située à Bromont, la Coop Agrobio a déjà des ententes avec des clients qui recourent à cette méthode en recueillant les fèves de leur production issue d’une semence certifiée. 

« On parle d’un prix de 2 600 $ la tonne pour de la semence certifiée versus une redevance de 200 $ la tonne si on récolte la semence à la ferme. C’est une économie majeure et ça permet au producteur de réduire ses frais de production tout en protégeant la régie biologique », fait valoir Marianne Bergeron. 

Dans ses cahiers de charges, la Financière agricole du Québec (FADQ) exige des producteurs bios qu’ils s’assurent de la disponibilité de semences bios avant de se tourner vers les semences non traitées. « Le producteur doit utiliser des semences de catégories certifiées biologiques. S’il lui est impossible de rencontrer cette exigence, un équivalent reconnu par La Financière agricole, selon la disponibilité sur le marché, peut être accepté. Dans cette situation, l’adhérent doit communiquer avec le conseiller de La Financière agricole. », est-il ­spécifié dans le règlement. 

Une offre bonifiée

Pourtant, l’offre s’est fortement développée au cours des dix dernières années. Alors qu’on ne retrouvait que 7 variétés de semences biologiques de maïs en 2017 – parfois contaminées en Amérique du Nord par des variétés OGM –, on en dénombrait 16 en 2024, disponibles dans toutes les maturités. Plus de disponibilité, donc, et les rendements sont aussi au rendez-vous. 

À la Coop Agrobio, on a colligé une quinzaine de parcelles l’an dernier en régie biologique pour comparer le potentiel de rendement de la semence biologique avec de la semence non traitée et on a obtenu de très bons résultats.

Marianne Bergeron

« Aux essais du Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique et de proximité (CETAB +) ou du Réseau des Grandes Cultures du Québec, les performances des semences biologiques sont compétitives et parfois supérieures aux semences conventionnelles. Au niveau des prix, une poche de semences bios se détaille 310 $ contre 290 $ pour du maïs standard conventionnel non traité alors qu’à la récolte, le producteur va pouvoir obtenir presque le double par rapport au prix du conventionnel », argumente Pierre Boireau, directeur ventes et développement chez Saatbau Canada. 

Producteur de maïs, soya et céréales sur plus de 400 hectares à Yamachiche, en Mauricie, Éric Lamy est l’un de ceux qui respectent scrupuleusement la règle concernant la disponibilité des semences biologiques avant de recourir à de la semence non traitée, tout en étant conscient que d’autres producteurs contournent la règle.

« Malheureusement, c’est le cas, mais je crois que les règles sont appelées à se resserrer dans l’avenir et que tout le monde va devoir s’y conformer. Si on produit du grain biologique, il faut acheter une semence qui est certifiée biologique. Ultimement, c’est le consommateur qui devient mêlé avec ça. C’est comme si on faisait du grain bio avec des grains pas bio. »

Dans le contexte d’une guerre tarifaire avec les États-Unis et la perspective de se tourner vers l’Europe, beaucoup plus exigeante au niveau des normes biologiques, pour développer de nouveaux marchés, Éric Lamy estime que les producteurs doivent prendre cette règle au sérieux.

Éric Lamy, producteur bio de grandes cultures à Yamachiche. Photo : Gracieuseté d’Éric Lamy

Une question d’intégrité 

Pierre Boireau, directeur ventes et développement chez Saatbau Canada, un semencier biologique présent au pays depuis 2020, n’a pas de problème avec le producteur biologique qui s’approvisionne avec des semences non traitées si les semences bios disponibles ne sont pas de la bonne maturité de sa région. « C’est correct et c’est justifié, mais il a le devoir de s’en informer », insiste-t-il.

Il estime toutefois que cette pratique met en péril l’intégrité de la filière biologique du Québec et pense qu’une partie de la solution passerait par une meilleure vigie de la part des certificateurs, auxquels sont accréditées les fermes biologiques. « En Europe, les producteurs bios peuvent utiliser des semences non traitées conventionnelles seulement après avoir obtenu une dérogation officielle des instances biologiques du gouvernement. »

« Tous les intervenants ont un rôle à jouer, renchérit Marianne Bergeron. Le producteur qui doit s’informer de la disponibilité, mais aussi mener des essais à petite échelle dans ses champs. Le distributeur qui brouille parfois un peu les pistes en proposant en premier lieu la semence non traitée parce que c’est plus facile. Le certificateur qui doit être plus exigeant. Et enfin, le producteur de semences qui doit sélectionner des variétés performantes. »

Pierre Boireau estime que le consommateur qui accepte de payer plus cher pour des produits bios le fait dans l’optique que la filière est intègre de bout en bout et non partiellement. « La norme est déjà là. Elle est écrite et suffisante, mais il faut maintenant la faire respecter », conclut celui qui voit dans cette meilleure discipline des membres de la filière la meilleure façon d’intéresser les producteurs de semences biologiques au marché québécois et ainsi, d’améliorer la disponibilité des variétés dans toutes les cultures.