Petits fruits 12 juin 2026

Des primeurs de fraises entourées de forêt

SAINTE-ANNE-DES-PLAINES – Alors que bon nombre de fermes près de Montréal commençaient à peine la récolte de fraises hâtives, le 5 juin, cela faisait déjà une semaine que les travailleurs d’Éric et Mario Chaumont s’attelaient à la tâche, à Sainte-Anne-des-Plaines, dans les Laurentides. La Terre a rendu visite à ces producteurs dont les champs sont toujours parmi les premiers au Québec à regorger des pépites rouges.

« Le plus tôt qu’on arrive, le mieux c’est. Ce n’est pas toujours possible, mais si je suis capable d’arriver deux semaines avant les autres, je vais le faire », mentionne Éric, durant le trajet pour se rendre jusqu’à ses parcelles de primeurs. Environ un kilomètre est à parcourir pour atteindre ces champs, qui ne sont pas visibles depuis la route principale, puisqu’ils sont tous isolés en plein bois. Cet emplacement en milieu forestier, qui n’est pas anodin, favorise la culture de fraises hâtives depuis des décennies à sa ferme, qu’il a reprise de ses parents avec son frère. Entourés d’arbres, à l’abri du vent, les plants y profitent d’un microclimat qui fait une différence pour la gestion des gels printaniers. Aussi, les terres de sable qu’on y retrouve retiennent mieux la chaleur que les terres argileuses qu’exploitent également les Chaumont, à l’extérieur du bois, pour la production de fraises plus tardives.

« Ça fait en sorte que le terrain est plus chaud. Je peux avoir un ou deux degrés de différence ici par rapport aux terres où le sol est argileux », explique l’agriculteur, une fois arrivé dans l’un des champs de fraises hâtives, où se trouvent déjà son frère Mario, ses parents, Huguette et Maurice, ainsi que plusieurs travailleurs qui s’adonnent à la récolte.

Huguette et Maurice Chaumont étaient déjà des spécialistes des primeurs de fraises dans les années 1980, bien avant l’arrivée de la plasticulture.
Huguette et Maurice Chaumont étaient déjà des spécialistes des primeurs de fraises dans les années 1980, bien avant l’arrivée de la plasticulture.

Avant la plasticulture

Outre cet avantage géographique pour la culture de primeurs, la technique, les équipements et le choix variétal que les deux frères ont peaufinés après la reprise de la ferme familiale, en 2000, leur permettent aujourd’hui de cueillir des fraises bien plus tôt que leurs parents, qui étaient eux-mêmes adeptes de fruits hâtifs.

En balayant du regard le champ recouvert de paillis de plastique noir, propice à la culture de primeurs, le patriarche, Maurice, se remémore l’époque précédant l’arrivée de la plasticulture, dans les années 1980, alors que la ferme récoltait ses premiers fruits aux environs de la Saint-Jean-Baptiste.

« Dans ce temps-là, c’était de bonne heure. On n’avait pas des plastiques comme ça », explique-t-il. Sa conjointe et lui, en revanche, utilisaient des bâches blanches et avaient recours à l’irrigation pour protéger les cultures des gels, des pratiques avant-gardistes pour l’époque. 

« Mes parents ont toujours irrigué. C’était dans les premiers à avoir ça », se souvient Éric. La méthode préconisée pour rester à l’affût des gels et déterminer quand arroser, cependant, était plus rudimentaire qu’aujourd’hui. « Je me rappelle que ma mère pitchait un verre d’eau sur le char et quand l’eau gelait sur le toit, elle partait l’irrigation », raconte-t-il, avec un sourire. 

La technique s’est affinée depuis, notamment avec l’ajout de sondes dans les champs qui permettent de surveiller en temps réel la température du sol à partir d’un téléphone.  


Un tour de force de précision pour l’irrigation

La surveillance des nuits de gel est cruciale pour espérer obtenir les fruits les plus hâtifs possibles, quitte à ne pas fermer l’œil pendant des semaines, en avril. Éric Chaumont explique que le choix du moment pour partir le système d’irrigation, afin de protéger les cultures, est un art difficile à maîtriser, qui peut tout changer, à la demi-heure près.

Si c’est trop tard, et que le champ en fleurs gèle, les pertes sont grandes. D’un autre côté, arroser trop longtemps, en partant le système hâtivement, a pour effet de refroidir le sol et de retarder la croissance des plants. Ce n’est pas souhaitable lorsqu’on mise sur les primeurs. 

« À -0,5 °C pendant 30 minutes, ça passe, mais à -1 °C, si tu arroses une demi-heure trop tard, la fleur gèle. D’un autre côté, décider d’attendre un peu avant de partir les systèmes permet parfois de récolter une demi-journée plus tôt, explique l’agriculteur. Chaque saison, quand la température frôle 0 °C, c’est de juger le bon moment pour partir les jets pour avoir les fruits les plus hâtifs ou non. » 

Lorsqu’ils réussissent ce tour de force de précision, les frères Chaumont parviennent généralement à sortir des fraises parmi les premiers et profitent, pendant une dizaine de jours, de prix très avantageux pour leurs fruits, qu’ils commercialisent dans les kiosques, les marchés et chez Sobeys.

Quand on réussit, c’est payant, mais on l’a déjà échappé aussi. C’est un gros risque d’arriver tôt. Mettre des toiles, ça coûte une fortune. Si le champ en fleurs gèle et qu’on perd tout, ça fait mal.

Mario Chaumont

Une bonne saison, malgré les primeurs tardives

Cette année a été plutôt bonne pour les fraises hâtives, dit-il, même si le froid a retardé le mûrissement des premiers fruits, comparativement aux dernières années. La qualité et le goût sucré étaient au rendez-vous, d’une part, et les prix ont été bons, car les fraises des États-Unis n’ont pas joué les trouble-fête en empiétant sur le marché des primeurs du Québec et en tirant les prix vers le bas, comme elles le font parfois.

« Des fois, commencer trop tôt, ce n’est pas plus avantageux, constate Mario. Il y a deux ans, on avait beaucoup de fraises, le 25 mai. C’était fou. Ça sortait au boutte, mais les chaînes n’étaient pas prêtes à en prendre, et les fraises américaines étaient encore là, donc on n’a vraiment pas obtenu de bons prix. » Il arrive donc que les primeurs tardives, comme celles de cette année, soient les bienvenues.