Catherine Wallenburg a créé un nouveau haricot jaune dont le trait n’est pas cassant. Photo : Amy Zambonin
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S'abonner maintenantDerrière chaque graine vendue dans un catalogue se cachent parfois des années de patience, d’essais et d’intuitions. Au Québec, une poignée de maraîchers passionnés s’attellent à développer leurs propres variétés végétales, motivés non pas par la rentabilité immédiate, mais par une conviction : les plantes d’ici méritent d’être repensées ici. Catherine Wallenburg, Richard Favreau et Roland Joannin racontent comment ils en sont venus à créer de nouvelles variétés végétales.
Un haricot sans le trait qui agace
Catherine Wallenburg gère seule près d’un demi-hectare réparti en trois champs isolés à Farrellton, en Outaouais, où elle cultive 110 variétés de semences : légumes, fleurs et herbes. Parmi ses projets les plus aboutis, on trouve un haricot jaune qui tranche avec tout ce qui existe sur le marché.
La plupart des haricots jaunes sur le marché ont un trait cassant. Le fruit a tendance à se casser sous le pédicule au moment de la récolte.
S’il est anodin pour un consommateur, ce détail peut être un vrai casse-tête pour les maraîchers. Quand elle travaillait à la ferme, Catherine Wallenburg en avait assez de devoir utiliser les deux mains pour récolter un haricot entier. Elle a décidé d’y remédier en remontant le fil de l’histoire botanique.
Avec l’aide d’un spécialiste des haricots, le professeur James Myers de l’Université de l’Oregon, elle apprend que ce fameux trait cassant a été introduit dans les variétés commerciales autour de 1910. « Toutes les variétés disponibles commercialement ont ce trait, constate la propriétaire de Semences nordiques. Je me suis dit que ça ne devrait pas être le cas. »
Elle déniche alors une variété ancestrale antérieure à cette date, la croise avec un haricot moderne productif et résistant, puis sélectionne patiemment une nouvelle lignée. Aujourd’hui, elle mène en parallèle d’autres projets : un melon d’eau multicolore, une courge Butternut hâtive et des croisements de tomates.
Une échalote née d’un oubli
À Saint-Valérien, Richard Favreau a découvert sa vocation semencière presque par accident. En 1999, un ami lui remet des échalotes françaises récupérées au marché central de Montréal. Il les plante, les cultive et, un jour, remarque que certaines d’entre elles, oubliées au champ, ont fleuri.

« Je n’avais vraiment pas l’intention d’essayer de créer un cultivar ou quoi que ce soit d’autre, raconte le copropriétaire de la Ferme Val-aux-Vents. C’était vraiment par commodité d’avoir des semences. »
Mais la curiosité l’emporte. Contrairement à la reproduction végétative habituelle, où l’on replante des bulbes qui peuvent transmettre des maladies, la semence offre une sorte d’épuration naturelle. Il commence à sélectionner, année après année, les individus les plus homogènes, les plus sains, les plus savoureux. À sa retraite en 2019, il se consacre pleinement au projet.
Le résultat donne l’échalote qu’il baptise Val-aux-Vents, qui est aujourd’hui vendue à une quarantaine de producteurs québécois et distribuée aux États-Unis par le semencier Fedco Seeds, basé dans le Maine. Sa particularité? Selon le producteur bas-laurentien, c’est la seule échalote à pollinisation libre sur le marché, face à une offre dominée par les hybrides.
« On n’a pas l’impression de manger de l’oignon, mentionne-t-il. On a vraiment l’impression de goûter de l’échalote. » Sa teneur en sucre élevée lui permet de dorer sans fondre, de caraméliser avec élégance, ce qui est un atout apprécié des restaurateurs, de l’avis de M. Favreau. Chaque année, environ un million et demi de graines de l’échalote Val-aux-Vents poussent en Amérique du Nord, dont un demi-million en sol québécois.
Quarante ans dans les pommes
En 1986, à Saint-Joseph-du-Lac, Roland Joannin a fondé le collectif La Pomme de demain avec huit producteurs. Pour le pomiculteur des Laurentides, la raison était simple : les vergers québécois n’avaient rien à proposer pour faire compétition aux variétés importées qui envahissaient le marché. « On s’est dit qu’il fallait tenter quelque chose. »
Quarante ans plus tard, le collectif compte 80 membres et trois brevets à son actif : la Rosinette, la Passionata et l’Ó:iase, mot mohawk signifiant « nouvelle pomme », développée en collaboration avec le Centre culturel de Kanesatàke à Oka. La Rosinette se retrouve notamment dans les rayons des supermarchés Metro et IGA.

a trois brevets de pommes à son actif. Photo : Gracieuseté de La Pomme de demain
Mais le chemin est long. Roland Joannin sème chaque année jusqu’à 1 500 pépins, soit autant de variétés potentielles, pour quelques résultats exploitables. « Ça a pris 20 ans d’observation pour obtenir la Rosinette à partir d’un semis de 1994 », précise-t-il.
Les changements climatiques compliquent la donne. À preuve, un hybride jugé prometteur a démontré un mauvais comportement lors de la canicule de l’an dernier, remettant en cause sept années de sélection.
Ce qui frappe chez l’hybrideur de 70 ans, c’est moins la prouesse technique que l’état d’esprit collectif. « Ce sont les producteurs qui ont réussi à prendre en main un problème et à tenter de le résoudre sans demander au gouvernement de les aider. » Pour le collectif La Pomme de demain, il s’agit d’une autonomie semencière construite à la force des saisons, un pépin à la fois.