Grandes cultures 19 mai 2026

Le prix des engrais fait grincer des dents

SAINt-Jean-Baptiste – « Avec le prix de l’engrais, c’est 125 $ de plus l’hectare que ça nous coûte pour semer du maïs cette année comparativement aux trois dernières années », estime David Noiseux, en plein semis à Saint-Jean-Baptiste, en Montérégie. 

C’est avec un sentiment d’impuissance qu’il paie la facture. « Quand la guerre a éclaté [au Moyen-Orient], oups, tout de suite, les prix de l’engrais ont monté ici. Mais à quel point on est victimes de ça? Car les compagnies avaient déjà beaucoup d’engrais d’acheté avant la guerre, et ils nous refilent la facture pareil. On est pris à payer le prix », déplore celui qui cultive 1 100 hectares. 

Christine Bourbonnais
Christine Bourbonnais

À Granby, en Estrie, l’agriculteur Nicolas Mailloux arrive au même constat. « Tous les engrais ont monté de 200 à 300 $ la tonne. En plus, on sème tard. Ça s’enligne pour une année pauvre », fait-il remarquer. 

Chez Sollio Agriculture, la directrice principale des productions végétales pour les réseaux du Québec, Christine Bourbonnais, indique que le prix de l’azote a augmenté de 30 à 40 % depuis l’automne. Le phosphore affiche une augmentation de 5 % et le potassium, de 10 à 15 %. Elle dit que Sollio achète ses engrais à différentes périodes de l’année pour diminuer son risque associé. 

Grâce aux achats effectués avant le conflit au Moyen-Orient, les prix offerts aux producteurs actuellement sont moins élevés que si tous les achats d’engrais avaient été effectués ce printemps, assure Mme Bourbonnais. Elle souligne que les producteurs devraient répartir leurs achats d’engrais à différents moments de l’année pour diminuer eux aussi leur risque. Certains l’ont fait à l’automne dernier et en bénéficient cette année, constate-t-elle. 

David Noiseux a hésité, cet automne, à acheter ses engrais d’avance.

On pensait que l’engrais baisserait, mais on s’est fait jouer le tour.

David Noiseux

Opacité

Le marché des engrais est très opaque au Québec, estime Étienne Lafrance, agent d’information sur les marchés chez Les Producteurs de grains du Québec. Il n’y a pas d’indice pour décortiquer la hausse de prix de l’engrais que subit directement le producteur. « Il semble vraiment y avoir un côté réfractaire à partager l’information au Québec. Les engrais sont contrôlés par deux gros joueurs, Sollio et Synagri, et, dans une moindre mesure, William Houde », énumère-t-il.

Les mêmes doutes sont formulés par Nicolas Mailloux. « L’automne passé, tous les fournisseurs d’engrais que j’appelais avaient le même prix. Je ne comprends pas qu’ils arrivaient au même prix. C’est une drôle de coïncidence », est-il d’avis. 

La clé serait de se regrouper entre agriculteurs pour négocier de meilleurs prix, croit M. Mailloux, qui est administrateur de RDA 2001, un regroupement d’achats agricoles. Cet organisme sans but lucratif a obtenu une entente provinciale d’un fournisseur de propane leur permettant d’épargner de 10 à 20 % du prix, donne-t-il en exemple. Le groupe a tenté en vain de négocier une entente du même genre avec des fournisseurs d’engrais.  

Tous les fournisseurs d’engrais du Québec s’approvisionnent sur les mêmes marchés mondiaux et paient des coûts de transport maritime semblables, indique Virginie Barbeau, conseillère principale en communications chez Sollio Agriculture, qui réfute ainsi la thèse que le marché de l’engrais est opaque au Québec. 

Sur le terrain, chaque détaillant peut toutefois avoir sa propre stratégie de vente d’engrais, selon la concurrence régionale, ajoute-t-elle. Les frais de transport pour amener l’engrais dans certaines régions plus éloignées peuvent aussi influencer le prix. 

Une pénurie d’engrais à prévoir?

La conjoncture géopolitique mondiale, qui a fait grimper le prix du pétrole et le prix des engrais, stresse les producteurs, mais aussi les acheteurs d’engrais. Ces derniers limitent leurs stocks pour ne pas rester pris avec des volumes d’engrais payés trop cher advenant ensuite une baisse de prix sur les marchés mondiaux, signale Christine Bourbonnais. Cela signifie que les producteurs qui n’ont pas encore acheté leurs engrais azotés pour la fertilisation postlevée du maïs, par exemple, pourraient avoir plus de difficulté à en trouver, dit-elle.