Les évaporateurs aux granules de l’Érablière de la Coulée creuse de Saint-Athanase, au Bas-Saint-Laurent. Photo : JHA Photographie
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S'abonner maintenantEn acériculture, le bois comme combustible a toujours été populaire. Mais une nouvelle génération d’évaporateurs, plus performants, automatisés et mieux intégrés aux réalités forestières, est en train de transformer le rapport des producteurs à leur source d’énergie.
Il y a une vingtaine d’années, l’usage de huile, perçue comme propre, simple et efficace, s’est imposé dans plusieurs érablières. Mais, dans l’ombre de cette popularité, l’évaporateur au bois n’a jamais cessé de dominer les statistiques. « Si on regarde les chiffres des PPAQ [Producteurs et productrices acéricoles du Québec] des 10 dernières années, l’évaporateur au bois était un chef de file pour faire du sirop au Québec », indique Andréanne Ouellet.
Selon l’agronome et coordonnatrice du Club d’encadrement technique en acériculture de l’Est, l’intérêt actuel pour ce type d’équipement ne traduit pas un recul technologique, mais plutôt une adaptation à des réalités économiques et géopolitiques bien concrètes. Le prix du carburant monte, les chaînes d’approvisionnement en mazout semblent moins fiables et les producteurs cherchent à reprendre le contrôle. « Maintenant, avec le contexte politique, je remarque que les gens essaient d’être plus autonomes en matière de combustible », dit-elle.
Il faut également mentionner une stagnation qui a duré plusieurs années. Pendant longtemps, les équipementiers n’investissaient plus dans l’innovation autour des évaporateurs au bois. Le secteur tournait en rond. C’est la pression conjuguée des prix du carburant et d’une demande croissante d’autonomie énergétique qui a forcé l’industrie à se réinventer. Cette prise de conscience a aussi coïncidé avec une montée des préoccupations environnementales : brûler du bois local issu de forêts bien gérées s’inscrit dans une logique de bilan carbone plus favorable que de dépendre d’un combustible fossile importé.

Le Bas-Saint-Laurent, laboratoire avant l’heure
Si une région a servi de banc d’essai pour cette transition, c’est bien le Bas-Saint-Laurent. D’ailleurs, au Témiscouata, l’acériculture est la première production agricole de la région. Cette concentration d’expertise a permis de bâtir un savoir-faire collectif, de l’avis de Mme Ouellet. Ancré dans une logique d’économie circulaire et de solidarité territoriale, ce modèle coopératif est, selon elle, cité en exemple. « C’est plus proche d’aller chercher des granules à Saint-Quentin que du mazout à Lévis », soulève-t-elle, résumant ainsi le fait qu’un approvisionnement local est plus prévisible et moins vulnérable aux fluctuations des marchés mondiaux.
En 2014, une flambée des prix du mazout avait mis le feu aux poudres. Producteurs, équipementiers et coopératives du Bas-Saint-Laurent s’étaient alors mobilisés pour trouver des solutions de rechange. L’évaporateur aux granules, notamment, y a été expérimenté massivement, plusieurs années avant que le reste du Québec s’y intéresse sérieusement.
La clé de ce succès régional? Un approvisionnement organisé et de qualité, assuré par la coopérative de solidarité Agroénergie de l’Est, qui a conclu un contrat avec Groupe Savoie, qui possède des scieries à Saint-Quentin, au Nouveau-Brunswick. « La coop a un contrat d’approvisionnement pour avoir des granules qui sont faits uniquement l’été », souligne l’agronome. Ce détail n’est pas anodin : les granules fabriqués en hiver contiennent souvent du sel utilisé pour empêcher les copeaux de geler durant le transport. Or, ce sel peut dégrader les pannes des évaporateurs. Ainsi, un mauvais granule peut coûter cher.
Machines transformées
Selon la conseillère en acériculture, l’évaporateur au bois d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui de nos ancêtres. « Autrefois, c’était un feu de tôle avec des grilles dans le fond, des portes de fonte et des casseroles d’acier qui crachaient le feu dehors. » L’efficacité énergétique était médiocre, les pertes de chaleur considérables et la personne qui était responsable du bouillage devait constamment surveiller son feu.
Pour Andréanne Ouellet, l’isolation, l’étanchéité et la ventilation contrôlée ont aujourd’hui tout changé. Les modèles haut de gamme intègrent des ventilateurs primaires et secondaires. De plus, certains vont jusqu’à la recombustion des gaz pour maximiser l’utilisation de la chaleur produite. Un automate gère la combustion et la ventilation. Une lumière clignotante signale quand il est temps d’alimenter le feu. Moins artisanal, plus gestionnaire, le rôle de la personne qui bout a évolué.
Conséquence directe : la consommation de bois a chuté.
Avec un évaporateur isolé, ventilé et à haute performance, on utilise le tiers de bois comparativement au conventionnel.
Par conséquent, cette donnée change radicalement le calcul économique et logistique de l’approvisionnement. Elle modifie aussi la perception du travail en cabane : moins de manutention, moins de fatigue, des journées qui se terminent à une heure raisonnable. Pour les érablières qui embauchent du personnel, c’est un argument de recrutement et de rétention qui compte de plus en plus, de l’avis de la scientifique.
Choisir selon ses besoins
Il n’existe pas de solution universelle. Les producteurs peuvent aujourd’hui choisir entre trois grandes formes de biomasse, chacune avec ses avantages et ses contraintes.
Le bois en bûches reste la forme la plus autonome : un producteur qui aménage sa forêt peut en tirer son combustible directement. Quant au granule, il se distingue par sa facilité d’utilisation. « Ce que j’entends des producteurs qui utilisent le granule, c’est la facilité d’opération par rapport à l’huile parce que le démarrage est très rapide », précise Mme Ouellet. Par ailleurs, si le copeau revient moins cher au baril de sirop, il exige cependant davantage d’espace d’entreposage, soit environ trois fois le volume équivalent en bûches, calcule-t-elle, en plus d’une gestion serrée de l’humidité. Il faut par ailleurs s’assurer que le bois livré affiche un taux d’humidité inférieur à 20 %, faute de quoi il risque de s’échauffer et même de prendre feu spontanément, comme de l’ensilage mal géré.
Pour les producteurs qui veulent le meilleur des deux mondes, les évaporateurs hybrides offrent une solution intermédiaire. Des modèles tribrides peuvent même fonctionner au bois, aux granules et aux copeaux. Ces appareils sont particulièrement utiles pour les entreprises de taille moyenne, où une seule personne gère parfois la cabane à sucre, tout en exécutant des tâches en forêt. « Par exemple, si on prévoit manquer de bois dans 20 minutes, les granules vont prendre le relais », illustre la coordonnatrice du Club d’encadrement technique en acériculture de l’Est.

Révolution silencieuse
Un élément souvent sous-estimé dans la transition énergétique en acériculture est l’osmose inversée. En concentrant davantage la sève avant qu’elle n’entre dans l’évaporateur, on réduit considérablement le travail thermique requis. Andréanne Ouellet a observé cette évolution de près depuis ses 12 ans d’expérience au Club. « Quand je suis arrivée au Club, la majorité des producteurs faisait entre 16 et 18 Brix de concentration à l’osmose. Maintenant, ces mêmes producteurs en sont rendus autour de 25 en moyenne. »
Un tiers de volume en moins à évaporer représente autant d’énergie économisée. Combinée à un évaporateur à haute performance, cette avancée transforme la rentabilité de l’opération. Ce gain silencieux illustre bien comment l’innovation en acériculture ne se joue pas uniquement sur un seul aspect, mais bien plutôt sur l’ensemble de la chaîne de transformation, soit de la tubulure à la mise en baril.
Forêt et cabane à sucre : une même logique
Un acériculteur peut-il s’approvisionner en bois de chauffage de sa propre érablière sans nuire à sa production? « Oui, mais à condition de bien planifier, répond sans hésitation Andréanne Ouellet. C’est la responsabilité et le devoir des producteurs d’aménager leur forêt. Il y a plein d’études qui démontrent que la croissance de la forêt et la qualité de la cime de l’arbre sont directement liées à la productivité de l’érablière. »
Selon elle, l’aménagement forestier ne correspond donc pas à un coût supplémentaire : c’est une nécessité productive qui peut, accessoirement, fournir du combustible. La planification idéale prévoit un cycle d’aménagement aligné sur la durée de vie utile de la tubulure.
Freins encore bien réels
Malgré un tableau largement positif, des résistances à la transition vers la biomasse subsistent. Certains producteurs restent accrochés à leurs vieilles habitudes ou à leurs idées préconçues sur le bois. L’experte cite l’exemple de son père, longtemps opposé à l’idée de revenir au bois, avant de finalement franchir le pas. « Il est heureux comme un pape, raconte Andréanne Ouellet. Des fois, c’est à cause d’un manque de communication ou parce qu’on est fermé à l’idée. »
Les programmes de subvention jouent un rôle décisif pour faciliter la transition. Depuis 2014, Transition énergétique Québec soutient financièrement la conversion des évaporateurs à l’huile vers la biomasse ou l’électricité. Sans ce coup de pouce, plusieurs conversions n’auraient pas eu lieu, croit Mme Ouellet.
Selon elle, l’avenir passe par moins d’huile et plus de biomasse, pour plus d’autonomie et « quelque chose de plus vert ». Loin d’être associé à une régression, le bois en est plutôt l’un des visages les plus prometteurs.