Phytoprotection 10 avril 2026

Bandes florales : des cultures jolies et utiles

L’implantation de bandes florales gagne en popularité chez les producteurs agricoles désirant réduire leur utilisation de pesticides. Les chercheurs aussi s’intéressent au potentiel des bandes florales pour la gestion des insectes ravageurs sur les récoltes. C’est le cas du docteur Daniel Cormier et de son équipe de l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), qui ont étudié le phénomène au verger expérimental de Saint-Bruno-de-Montarville, en Montérégie, lors d’une expérience menée entre 2020 et 2023.

L’objectif de Daniel Cormier et de son équipe consistait à mesurer comment l’implantation de fleurs pouvait attirer les insectes pollinisateurs et les ennemis naturels des pommiers. L’idée : attirer toute la fine équipe dans les fleurs, et les détourner des pommiers, où ils causent leurs dommages. Ici, au lieu d’implanter les bandes au pourtour du verger, on les a installées à l’intérieur de la plantation. « En plus de valoriser l’entre-rang, ça permet d’obtenir un effet possible sur les arbres situés de chaque côté de la bande », explique Daniel Cormier, chercheur en entomologie fruitière et pomicole à l’IRDA.

La chicorée fait partie des treize espèces retenues par Daniel Cormier et son équipe dans son étude quant à l’influence des bandes fleuries sur la rétention des ravageurs. Photo : Gracieuseté de Daniel Cormier
La chicorée fait partie des treize espèces retenues par Daniel Cormier et son équipe dans son étude quant à l’influence des bandes fleuries sur la rétention des ravageurs. Photo : Gracieuseté de Daniel Cormier

Sept entre-rangs de 35 mètres de long chacun ont ainsi été labourés sur 45 centimètres de large pour y semer les plantes fleuries. « La largeur de 45 centimètres importe parce qu’il faut protéger les fleurs contre les passages du tracteur », précise l’entomologiste. De l’herbicide a par ailleurs été appliqué au début de l’opération, mais aucun autre traitement n’a été réalisé par la suite. « Je voulais que la bande florale ne nécessite pas de fertilisation de la part du producteur ni qu’il n’ait à irriguer », ajoute le chercheur, dont une des conditions importantes durant l’expérience consistait à garder l’opération la plus simple possible. « Quand on arrive avec des méthodes alternatives, explique Daniel Cormier, il faut essayer de minimiser le travail requis par le producteur, parce qu’il a une culture à s’occuper et c’est là que son énergie doit aller. » Il fallait donc trouver un amalgame de fleurs qui demandent peu d’entretien, dont la floraison s’étend sur toute la saison, et qui sont compétitives avec les mauvaises herbes. « On a choisi des plantes indigènes et naturalisées depuis longtemps au Québec », signale l’entomologiste. Treize espèces de plantes ont été retenues, dont la marguerite blanche, la chicorée sauvage, et le géranium de Robert.

Les résultats

L’étude n’a pas permis de conclure à l’efficacité ou non de l’implantation de bandes florales pour limiter les ravages causés aux récoltes par les ravageurs. L’intuition quant à son efficacité demeure cependant puisque plus de fleurs veut aussi dire plus d’insectes. Mais un élément important manquait à la recherche : le temps. « Ce sont des études de trop courtes durées. Deux ans, c’est nettement insuffisant pour trouver des différences significatives », reconnaît Daniel Cormier.

Certains résultats méritent toutefois d’être relevés. Pour une des années d’observations, par exemple, le nombre de pommes mal formées, le signe d’une pollinisation incomplète, s’est révélé considérablement plus faible dans les zones fleuries que dans les bandes-témoins, non aménagées de fleurs. Plus significatif encore, pour chacune des trois années de l’étude, deux fois plus de prédateurs de sol ont été recensés dans les zones fleuries. « Ces insectes du sol peuvent avoir un impact sur les insectes ravageurs qui passent une partie de leur cycle vital au sol », signale le chercheur.

Un intérêt florissant

Malgré le caractère balbutiant des connaissances sur l’implantation des bandes fleuries dans les cultures, les producteurs s’y intéressent beaucoup, remarque Julie Bellefroid, chargée de projet en environnement chez Dura-Club, à Bedford. « La pression est forte pour qu’ils réduisent leur utilisation de pesticides, c’est vrai, mais on sent aussi une volonté de contribuer au rétablissement de la biodiversité », observe Mme Bellefroid, qui travaille depuis un an et demi avec une cohorte de pomiculteurs de Rougemont et de Frelighsburg, en Montérégie. « Ce sont des producteurs qui sont volontaires, qui n’ont pas peur d’essayer des choses, parce qu’il faut admettre que ça ne fonctionne pas tout le temps, les essais. »

La bande fleurie doit résister au passage régulier du tracteur. Photo : Gracieuseté de Daniel Cormier
La bande fleurie doit résister au passage régulier du tracteur. Photo : Gracieuseté de Daniel Cormier

Un seul producteur de la cohorte, qui bénéficie du soutien financier du MAPAQ, s’est laissé tenter par l’aventure, jusqu’à présent. L’installation des fleurs s’est faite l’année dernière. Des relevés seront réalisés cette année afin de mesurer les premiers effets des aménagements fleuris sur ses pommiers. Dans son cas, toutefois, l’objectif ne consistait pas à lutter contre les ravageurs, mais à assurer la bonne pollinisation de ses arbres. « Une année sur deux, il n’arrivait pas à louer la quantité de ruches dont il avait besoin, explique Julie Bellefroid. Il s’est alors dit qu’il devait trouver un autre moyen de pollinisation, et ça a été l’aménagement de fleurs. » 

Redonner la vie

Si l’effet des aménagements floraux sur les ravageurs reste à démontrer de façon formelle, celui sur les pollinisateurs semble acquis. Amélie Morin étudie l’influence de l’aménagement de fleurs dans les cultures sur l’attraction des pollinisateurs, dans le cadre de ses études de doctorat à l’Université Laval. Son travail, en collaboration avec des producteurs maraîchers, de petits fruits et de grandes cultures de la Montérégie, montre un effet manifeste. « Ce qu’on a observé, c’est que le retour des pollinisateurs est hyperrapide. L’année 1, on voit déjà quelque chose, et l’année 2, c’est une explosion! On voit la différence entre les zones aménagées ou pas », raconte l’étudiante.

Non seulement les pollinisateurs s’invitent rapidement dans les plantations, mais certaines espèces y font leur retour.

Ce qu’on a vu et ce à quoi on ne s’attendait pas, c’est la présence d’espèces en péril dans des fermes de grande culture, en Montérégie. J’ai une dizaine de fermes où le bourdon terricole, qui fait partie des espèces en péril, est réapparu. On a aussi observé le bourdon ardent, lui aussi en péril.

Amélie Morin

Chose intéressante : l’effet sur les pollinisateurs ne se limite pas aux bandes fleuries, mais s’étend jusqu’à 600 mètres des aménagements.

Comme pour les travaux de Daniel Cormier, l’idée derrière ceux d’Amélie Morin consiste à ne pas trop se compliquer la vie. « Pour le moment, ce qui reste le plus simple, le plus facile et le moins coûteux pour les producteurs, ce sont des espèces classiques que l’on connaît bien », explique l’étudiante au doctorat. On trouvera ainsi du trèfle blanc et rouge, de la luzerne et du sarrasin, notamment, en prenant soin de proposer aux insectes pollinisateurs un menu « santé » et équilibré. « On essaie en ce moment de développer des mélanges qui intègrent des plantes indigènes qu’on sait bénéfiques à la santé des pollinisateurs. Comme chaque fleur possède des propriétés nutritives distinctes en termes de protéines, de vitamines et de minéraux, on vise des aménagements aux valeurs nutritives équilibrées », précise Amélie Morin. La prochaine étape, dit-elle, ce sera de trouver des mélanges de fleurs qui, à la fois, satisferont les pollinisateurs et permettront de lutter de manière efficace contre les ravageurs.  ­