D’une crise à l’autre

Si l’ombre des tarifs douaniers du président des États-Unis, Donald Trump, planait sur les exportations québécoises de foin de commerce l’an dernier à pareille date, la hausse du prix du carburant et des fertilisants, liée à la guerre au Moyen-Orient, semble vouloir teinter la saison 2026.

« On passe d’une crise à une autre en affaires. Et le marché du foin n’y échappe pas », laisse tomber le président du Conseil québécois des plantes fourragères (CQPF), Vincent Audet. « Cette année, le prix du diesel fait une grosse ­différence pour nos vendeurs de foin », ajoute-t-il. 

« Le diesel est rendu à 2,10 $ le litre, au lieu de 1,45 $ ou 1,50 $ maximum l’an passé. C’est sûr que ça va avoir un impact cette année », réagit Carl Étienne, copropriétaire de la Ferme Milton Farm, à Sainte-Cécile-de-Milton, en Estrie. 

Le producteur laitier vend du foin et de la paille, principalement au Québec, depuis une quinzaine d’années. Au cours des derniers mois, il a dû s’approvisionner au Lac-Saint-Jean et en Abitibi pour pouvoir répondre à la demande. Si les coûts du transport sont déjà appelés à augmenter, il pourrait en aller de même pour les coûts de production, au retour de la saison chaude, anticipe-t-il. « On va y goûter de tous les côtés, mais je reste optimiste », dit M. Étienne. 

Demande présente

Le producteur et exportateur de foin, David Normandin, de Norfoin, à Saint-Césaire, en Montérégie, fait valoir que la hausse des coûts de transport sera inévitablement partagée avec les clients, jusqu’à un certain point. 

Cela pourrait-il freiner les exportations? « Ce n’est pas encore problématique, mais on sent que ça pourrait le devenir », a-t-il fait valoir lorsque ­L’Utiliterre l’a joint à la fin mars. 

Pour l’heure, la demande américaine pour le foin québécois, et même celui d’autres provinces, demeure malgré tout soutenue, dit M. Normandin, car la sécheresse a aussi frappé au sud de la frontière en juillet et en août 2025.   

De façon générale, selon Vincent Audet, les besoins en foin aux États-Unis surpassent la production locale. 

Les producteurs québécois et canadiens ont encore de l’espace pour y vendre leur foin. Les gens l’achètent parce que le produit satisfait leurs besoins, au prix qu’ils veulent payer. On a encore notre place sur le marché américain, malgré tout ce qui se passe avec la  ­politique.

Vincent Audet

Malgré tout, la hausse du prix du carburant, couplée à la guerre au Moyen-Orient, complique la vie à l’entreprise Norfoin pour le développement de ses marchés. L’entreprise a été forcée, dans les circonstances, de revoir ses projets d’exportation dans cette région du globe. 

La demande américaine pour le foin québécois demeure soutenue, selon le producteur et exportateur de foin, David Normandin, de Norfoin. Photo : Gracieuseté de David Normandin
La demande américaine pour le foin québécois demeure soutenue, selon le producteur et exportateur de foin, David Normandin, de Norfoin. Photo : Gracieuseté de David Normandin

« C’était une nouvelle opportunité pour nous, mais une partie des commandes a été annulée, l’autre est en attente, soupire David Normandin. Ça amène beaucoup d’incertitude. » 

Impact sur les fertilisants 

Le conflit dans la région du Moyen-Orient a par ailleurs un impact à la hausse sur le prix des fertilisants (urée, potasse, etc.), dont les pays du Golfe sont d’importants producteurs. « La grosse inquiétude, c’est aussi : est-ce qu’il va y en avoir? », souligne le président du Conseil québécois des plantes fourragères. Comme le début du conflit est survenu au début du mois de mars 2026, plusieurs producteurs avaient déjà complété leurs achats d’intrants et d’engrais à cette période, nuance pour sa part la chef de produit et de l’agronomie chez Maizex, Lyne Beaumont.

Lyne Beaumont
Lyne Beaumont

La situation représente malgré tout un défi. « On sait qu’une des façons d’augmenter le rendement des plantes fourragères est de fertiliser selon les besoins, dit-elle. Mais ça a un coût. Quand les intrants sont plus chers, c’est un des endroits où on a le goût de couper. Et c’est un défi, parce que les producteurs ont besoin de rendement. » 

Selon Mme Beaumont, ce désir de rendement a par ailleurs pu être observé, dans la foulée de la saison 2025 plutôt décevante, car la demande est en hausse pour les fourrages d’urgence, ces graminées de saison chaude à croissance rapide.  

Les propriétaires de la Ferme Milton Farm n’avaient toutefois pas complété leurs achats de fertilisants, lorsque joints au cours des dernières semaines. « On va devoir travailler avec les fumiers et trouver des formules d’engrais plus rentables », a avancé Édith ­Graveline, conjointe et partenaire d’affaires de Carl Étienne. La saison 2026 est ainsi remplie d’incertitudes. L’impact des conditions météo s’ajoute à tout le reste. « Il va falloir voir le rendement de la première coupe, dit M. Étienne. Comme il y a eu une sécheresse l’an passé, on ne sait pas à quoi ça va ressembler. Et avec l’hiver qu’on a eu, est-ce que ça va être bon, ou il va falloir resemer? »

Trouver leur compte

Selon les données de l’Institut de la statistique du Québec, les superficies allouées à la culture de foin sont en déclin. Si 820 000 hectares étaient cultivés en 2007, 652 700 hectares ont été comptabilisés en 2025.    

« Il y a plusieurs facteurs à ça, calcule Vincent Audet. Certaines surfaces sont converties, par exemple quand des producteurs prennent leur retraite de la production laitière et décident de faire des céréales sur leurs terres. De plus en plus de maïs ensilage est aussi servi aux vaches laitières, ce qui modifie leur mode ­d’alimentation. »  

Les plantes fourragères pérennes présentent plusieurs avantages, selon le président du CQPF. Photo : Gracieuseté du CQPF
Les plantes fourragères pérennes présentent plusieurs avantages, selon le président du CQPF. Photo : Gracieuseté du CQPF

Les superficies de maïs fourrager ont augmenté durant la même période, toujours selon l’Institut de la statistique du Québec. « Il y a des régions où il n’y avait pas de maïs ensilage, historiquement, mais, avec le réchauffement (climatique) et des hybrides plus hâtifs, il commence à y en avoir plus », confirme Lyne Beaumont. 

Le président du CQPF rappelle que les plantes fourragères pérennes présentent plusieurs avantages. À la base de l’alimentation animale, elles améliorent également la qualité de l’eau, des sols et de la biodiversité. 

Selon Vincent Audet, les producteurs doivent continuer à y trouver leur compte. « Pour permettre à nos agriculteurs de remplir leurs missions, en matière d’alimentation et d’environnement, il va falloir qu’il y ait de la recherche et des rétributions des bonnes pratiques » évalue-t-il.