L’éleveur Frédéric Fortin cherche à améliorer le gain de poids de ses bovins en intégrant une solution forestière fermentée dans leur alimentation. Photo : Myriam Laplante El Haïli/TCN
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S'abonner maintenantOKA – Lorsque Frédéric Fortin se met un genou à terre pour ouvrir la chaudière de plastique qui se trouve devant lui, sa fille Gabrielle se retourne, prise de dégoût par le contenu que l’éleveur de bovins s’apprête à dévoiler. Pourtant, le liquide fabriqué par le producteur d’Oka, dans les Laurentides, est inoffensif et dégage même une agréable odeur terreuse et sucrée, qui rappelle la cerise.
« Ça, c’est ma solution mère. Je vais [en diluer une partie dans différents contenants] de 1 000 litres, puis je vais en donner à boire aux animaux. C’est pour renforcer leur microbiote et leur système immunitaire », dit-il avec un sourire en coin, moquant gentiment la sensibilité de sa fille.
L’objectif, dans un horizon de deux ans, serait d’améliorer le gain de poids et le persillage de ses bouvillons Galloway exclusivement nourris à l’herbe. « Je donne du foin d’ensilage [de bonne qualité], mais je n’en ai pas tout le temps et ils l’assimilent moins bien, alors si j’améliore le microbiote avec ce système-là, l’animal va peut-être mieux digérer l’énergie et les protéines dans le foin et la prise de poids sera meilleure », avance celui qui aimerait voir le rendement carcasse passer de 750 livres à 1 000 livres grâce à cette solution naturelle.
Le processus de fabrication de cette solution microbienne est identique à celle d’un kombucha. Toutefois, au lieu d’utiliser du thé, ce sont des microbes, des bactéries et des levures de feuilles en décomposition provenant de la forêt qui se multiplient par fermentation dans la chaudière de Frédéric Fortin. La substance faite maison est propre à la consommation animale (en raison de la fermentation qui tue les pathogènes) et est peu coûteuse, puisqu’elle se régénère grâce à de l’eau et un produit sucré comme de la mélasse, du sirop d’érable ou de la cassonade.

L’idée ne vient toutefois pas de lui, mais de l’agronome Félix Gobeil. Un projet de recherche, entrepris en 2023 sur cette solution microbienne, a fait l’objet d’un reportage à l’émission La semaine verte. « Je lui ai écrit tout de suite que ça m’intéressait, son affaire », raconte-t-il.
Usages multiples
« Oui, on peut l’utiliser de plein de façons, la solution microbienne », affirme Félix Gobeil, en entrevue avec La Terre. « C’est un probiotique dans le fond. On peut l’utiliser dans l’alimentation, on peut l’utiliser en production végétale aussi, un peu comme les fertilisants, on peut l’utiliser […] comme traitement de semences en enrobant la semence avec des microorganismes. Puis moi, je me suis spécialisé dans l’utilisation de ce produit-là pour la gestion des litières animales », dit celui qui publiera les résultats de son projet de recherche en partenariat avec l’Université Laval et l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement dans un article scientifique au courant de l’année 2026.
Car en adaptant une méthode utilisée depuis longtemps en Asie aux conditions du Québec, Félix Gobeil est parvenu à réduire en moyenne les émissions de méthane et de CO2 de 25 % et de l’ammoniaque, de 30 à 45 % en aspergeant quotidiennement de la litière de porcs avec la solution microbienne durant cinq semaines.
Le produit au pH acide parvient également à atténuer les odeurs, à accroître la capacité d’absorption de la litière tout en l’asséchant et à accélérer la décomposition du fumier. Sa méthode, baptisée « litière vivante », est à l’essai dans des fermes laitières, avicoles et ovines, notamment.
Pour l’odeur
En Estrie, Suzanne Boisvert ne se passerait plus du liquide fermenté dans sa bergerie. « Juste pour l’odeur, ça change énormément », dit celle qui s’est lancée dans l’aventure avec Félix Gobeil il y a plus d’un an et demi. Malgré la production de plus de 600 agneaux par année, ses coûts de litière ont été réduits de 35 %, le bâtiment est écuré tous les quatre mois au lieu de l’être tous les deux mois et le développement de mouche est presque inexistant.

Intégrer la méthode a toutefois nécessité de la persévérance, car asperger la litière de l’ensemble de la bergerie lui prenait une journée complète par semaine avec le vaporisateur qu’elle portait sur le dos au début. Aujourd’hui, un système de tuyauterie muni d’une pompe relie un baril contenant la solution à chacune des allées du bâtiment et un tuyau d’arrosage permet à l’agricultrice d’arroser le tout en près d’une heure chaque semaine. La prochaine étape sera, pour elle aussi, d’introduire le liquide dans l’alimentation de ses animaux.
C’est justement l’avenue vers laquelle se dirige l’agronome Félix Gobeil, car l’effet de l’utilisation de probiotiques sur le système immunitaire de l’animal a été bien documenté dans la littérature scientifique. « Ça peut stimuler le système immunitaire, ça peut diminuer la charge de pathogènes. Après ça, ça peut venir diminuer aussi la quantité d’azote libérée dans le fumier », dit-il. En plus d’intégrer la solution microbienne à l’eau donnée aux animaux, il démarre, avec certains producteurs, des essais de fermentation de maïs pour les agneaux, afin d’en améliorer la digestibilité.