Grains 2 avril 2026

Les plantes de couverture obligatoires font sursauter les producteurs

Drummondville – Un projet de règlement en voie d’être adopté par le gouvernement québécois viendra affecter les méthodes de culture des terres afin de favoriser le virage environnemental du secteur agricole. Par exemple, les producteurs qui ont l’habitude de laisser tous leurs sols à nu l’hiver devront changer de stratégie, car Québec veut obliger 50 % des champs à être couverts par une végétation enracinée durant la période hivernale. La présentation de quelques exemples concrets de ce projet de Règlement sur les pratiques agroenvironnementales (qui remplace le Règlement sur les exploitations agricoles) a eu l’effet d’une douche froide sur les 175 producteurs de grains réunis en assemblée générale annuelle, le 27 mars, à Drummondville. 

« Ça vient bouleverser nos décisions dans nos fermes de façon assez majeure. Ça demandera des changements d’équipements, et en ce moment, on n’a pas les moyens financiers pour ces changements », dénonce l’agriculteur Luc Leblanc de Saint-Polycarpe, en Montérégie. 

Le président des Producteurs de grains du Québec (PGQ), Sylvain Pion, ajoute que les plantes de couverture dans les cultures de maïs-grain ne connaissent pas toujours du succès et qu’il manque encore de connaissances pour y parvenir. Il craint que les amendes et les sanctions administratives prévues par le gouvernement afin de sévir contre les producteurs qui n’auront pas réussi à faire pousser leurs cultures de couverture viennent injustement les pénaliser. « C’est une orientation préoccupante du gouvernement », a-t-il dit en marge de l’assemblée.

Luc Leblanc dénonce les incohérences du projet de Règlement sur les pratiques agroenvironnementales. « Ils veulent qu’on mette plus de plantes de couverture, mais ils nous ont enlevé les semences traitées aux insecticides, qui sont un outil essentiel pour contrôler les populations de ravageurs. C’est connu que plus il y a de plantes de couverture, plus il y a de ravageurs. » 

D’autres contraintes

Parmi les autres contraintes imposées aux agriculteurs, notons entre autres que les terres présentant une pente moyenne de plus de 10 % sur plus de 50 mètres de longueur ne pourront plus afficher un sol à nu. Tout travail du sol y sera interdit, sauf une fois par période de cinq ans ou, plus fréquemment, si un agronome en fait la recommandation. Les propriétaires de terres ayant une pente de plus de 15 % auront davantage de restrictions. L’étau se resserre aussi sur les amas au champ de déjections animales, qui nécessiteront une recommandation agronomique et une surface de végétation enracinée sous la zone de stockage au champ, et ce, sur une distance de 15 mètres. Les agriculteurs devront davantage faire appel aux services de leurs agronomes et ceux-ci ne seront pas suffisamment nombreux, critique Sylvain Pion.

Selon les informations présentées par les PGQ au sujet du projet de règlement, le bilan de phosphore, déjà obligatoire depuis des années, s’élargirait pour inclure aussi l’azote et le potassium. 

« Le gouvernement veut maintenant avoir l’information sur ce qu’on met comme azote et comme potasse. S’ils le demandent, c’est qu’ils ont quelque chose derrière la tête pour venir nous punir. Sinon, ils ne le demanderaient pas… On n’est déjà pas concurrentiels avec les autres provinces et les États-Unis; faut-il vraiment qu’on nous tape encore sur la tête? » questionne Johan Van Hyfte, un producteur d’Henryville, en Montérégie. 

La production animale aussi

Les fermes d’élevage seront également concernées. Les installations de stockage de déjections animales devront être inspectées par un ingénieur tous les 25 ans, et le dépôt maximal annuel en phosphore sera revu à la baisse. Le producteur de grains biologiques Pierre Labonté s’en trouvera perdant, assure-t-il.

On va pouvoir en mettre encore moins qu’avant. Chez nous, je l’ai fait calculer par mon agronome et ma capacité de réception [de fumier] diminuerait de 17 %. En maïs bio, il nous faut du fumier, sinon les rendements seront pénalisés et ce sera pas mal moins rentable.

Pierre Labonté

L’impression de s’en être fait passer une

Lors de l’assemblée, bon nombre d’agriculteurs se disaient informés depuis quelques jours seulement de ce projet de règlement, et ils voyaient la date limite des consultations publiques du 10 avril arriver trop rapidement. L’agriculteur Billy Beaudry s’est dit insatisfait d’avoir eu l’information si tard dans le processus. « On a l’impression de s’en être fait passer une », a-t-il lancé au micro. Son confrère Luc Leblanc le seconde, indiquant que même si les producteurs veulent participer à la lutte contre les changements climatiques, ils « [reprochent] au ministère d’aller trop vite et de ne pas [les] concerter assez ». 

Gains pour les producteurs

Le président de l’Union des producteurs agricoles, Martin Caron, a fait valoir les gains réalisés par son organisation lors de ces mêmes négociations avec les instances gouvernementales. Québec ne donnerait ainsi plus la préséance aux municipalités de réglementer l’agriculture sur leur territoire. Certaines municipalités ont légiféré pour restreindre l’utilisation de pesticides, ce que M. Caron percevait comme une menace grandissante pour les agriculteurs. 

Le projet de règlement aurait aussi l’avantage pour les producteurs de faire lever l’interdiction d’épandre du fumier après le 1er octobre, de même qu’il allégerait l’encadrement réglementaire des parcelles cultivées où se trouve une digue ou un aboiteau. 

L’interdiction d’agrandir ses superficies cultivables dans certains bassins versants serait également levée, procurant des milliers d’hectares supplémentaires aux producteurs. 

Si de nombreux délégués des PGQ ont manifesté le désir de mettre à mort ce projet de règlement, d’autres, comme Simon Michaud, du Bas-Saint-Laurent, croient qu’il ne faut pas le jeter complètement, puisqu’il contient certaines avancées. Selon lui, il importe plutôt de faire pression sur les gouvernements pour qu’il soit amélioré. Une résolution a été votée en ce sens par les délégués.