Technique 13 mars 2026

Fertilisation : une science devenue pointue

Azote, phosphore, potasse : pendant longtemps, la fertilisation se résumait à ces trois lettres. Aujourd’hui, la réalité est plus fine. Oligoéléments, fractionnement, gestion du pH, biostimulants : l’agriculteur doit composer avec une science devenue pointue, où chaque décision influence le rendement… et la marge bénéficiaire.

« Le grand principe qui devrait guider toute décision, c’est celui des quatre B : le bon produit, appliqué au bon moment, au bon endroit et à la bonne dose », résume d’entrée de jeu Félix Marsan-Pelletier, expert sols et fertilisants chez Synagri. Derrière cette formule simple se cache toute la complexité agronomique. Le choix d’un engrais ne dépend pas seulement du prix affiché, mais du type de culture, de la texture du sol, des conditions météo et du stade de ­croissance.

Félix Marsan-Pelletier
Félix Marsan-Pelletier

Même prudence du côté de Pierre Migner, directeur développement des produits et formations agronomiques chez Agro-100. Il n’existe pas de fertilisant attitré au maïs, au soya ou au blé : chaque culture répond différemment selon le sol, le climat et l’historique de la parcelle. « Il n’y a pas de recette miracle. Quand tu fertilises le sol, tu ne fertilises pas nécessairement la plante », insiste-t-il. Les éléments nutritifs interagissent avec le pH, la matière organique, l’humidité et la température. Ce qui fonctionne dans un sol lourd ne donnera pas forcément les mêmes résultats dans un sol plus léger.

Le sol d’abord

Avant même de parler d’unités fertilisantes, les deux experts ramènent la discussion aux principes fondamentaux. « Il faut régler les problèmes physiques de sol d’abord », rappelle Félix Marsan-Pelletier. Mauvais drainage, compaction ou pH inadéquat limitent l’efficacité de chaque dollar investi. « Les champs du Québec ont besoin d’être chaulés », observe-t-il, soulignant que le pH demeure souvent sous-estimé dans les stratégies de rentabilité.

Pierre Migner abonde dans le même sens. « Tout est relié. Le système racinaire doit pouvoir explorer le volume de sol. Si les racines ne se développent pas bien, la plante n’aura pas accès aux éléments, même s’ils sont présents. » Il rappelle que des conditions comme la sécheresse ou un excès d’eau peuvent freiner cette exploration et réduire l’absorption des nutriments.

Sur le terrain, la fertilisation prend différentes formes : granulaire, liquide, organique. « Sur le plan des rendements, il n’y a pas de grande différence entre granulaire et liquide », explique Félix Marsan-Pelletier. Le choix relève surtout de la logistique et des équipements. Le liquide simplifie parfois la manutention, tandis que le granulaire se conserve plus facilement.

Pierre Migner
Pierre Migner

Les engrais organiques, eux, apportent une dimension supplémentaire. « On ne peut pas vendre de la matière organique », rappelle-t-il. Le fumier et le lisier enrichissent le sol à long terme. Toutefois, comme le précise Pierre Migner, « la fraction organique doit être minéralisée par les bactéries avant d’être disponible pour la plante ». Ce processus dépend de la température et des conditions biologiques du sol. Au printemps québécois, la libération est plus lente qu’avec un engrais minéral immédiatement assimilable. D’où l’intérêt, dans bien des cas, de combiner sources organiques et minérales.

L’azote importante

L’azote, moteur principal de la croissance végétative, demeure au cœur des stratégies. « On va surtout prôner le fractionnement », souligne Félix Marsan-Pelletier. Répartir les apports en deux ou trois applications réduit les risques de pertes et permet d’ajuster la dose en fonction des conditions.

Si on met tout au printemps et qu’une forte pluie survient, les pertes peuvent être importantes.

Félix Marsan-Pelletier

Pierre Migner illustre l’importance du bon moment par l’exemple du maïs. « Quand le plant passe de six pouces à six pieds en quelques semaines, les besoins en azote explosent. C’est là que la plante en a le plus besoin. » Même logique pour le bore, essentiel à la floraison et à la formation des tissus reproducteurs. Les quantités diffèrent — quelques grammes comparativement à des centaines de kilogrammes pour l’azote — mais l’impact peut être déterminant.

Les oligoéléments occupent d’ailleurs une place croissante dans les programmes de fertilisation. « Si on n’a pas de manganèse dans la plante, la plante ne produit pas d’oxygène », rappelle Pierre Migner, évoquant son rôle clé dans la photosynthèse. Certaines cultures, comme le soya ou le blé, sont plus sensibles aux carences. L’application foliaire peut alors corriger rapidement un déficit. « Mais le foliaire demeure un complément », nuance Félix Marsan-Pelletier. « On ne fait pas une fertilisation complète par le feuillage. »

Biostimulants

Depuis une quinzaine d’années, les biostimulants s’ajoutent à l’arsenal. « Un biostimulant, c’est une matière qui améliore l’efficacité des nutriments et réduit l’impact des stress abiotiques », explique Pierre Migner. Stress hydrique, excès d’eau, herbicides : ces facteurs peuvent ralentir la croissance. Certains produits favorisent le développement racinaire, d’autres améliorent la disponibilité du phosphore ou atténuent les effets temporaires d’un traitement phytosanitaire. « On cherche à aller chercher un cinq à dix pour cent de rendement supplémentaire. »

Félix Marsan-Pelletier ramène toutefois la discussion à la rentabilité globale. « Le prix d’une tonne d’engrais ne veut rien dire. Dis-moi ce que la tonne va me permettre de produire. » La rentabilité ne se mesure pas uniquement au coût d’achat, mais au rendement généré et à la stabilité obtenue. Investir davantage peut être pertinent si le potentiel du champ le justifie, mais inutile si les bases agronomiques ne sont pas en place.

Les deux agronomes insistent d’ailleurs sur l’importance du diagnostic. « Une analyse de sol, c’est la base », rappelle Félix Marsan-Pelletier. Pierre Migner ajoute : « On ne peut pas améliorer ce qu’on ne mesure pas. » Suivi des rendements, observation des symptômes, historique des parcelles : la fertilisation rentable commence par des données fiables et une lecture attentive du champ. Bref, tous deux convergent vers la même conclusion : la fertilisation efficace repose sur un diagnostic précis et une approche sur mesure. « C’est toute une science », résume Pierre Migner. Une science où l’agronomie, l’économie et la compréhension fine du sol se rejoignent. Et comme le formule Félix Marsan-Pelletier : « La tonne d’engrais la plus rentable, c’est celle qui est la plus agronomique possible. »