Ma famille agricole 9 janvier 2026

La fièvre contagieuse de l’or blond

MIRABEL — Judith Jetté a vécu une enfance à l’eau d’érable. Chaque printemps ressemblait pour elle à une longue fête de famille, passée dans les effluves sucrés. Aujourd’hui, elle perpétue la tradition familiale dans cette cabane à sucre où elle se sent toujours chez elle.

« C’est ma deuxième maison », confie celle qui aimait autrefois courir les yeux fermés dans les nuages de vapeur d’eau d’érable. 

« Aussitôt que je sortais de l’autobus scolaire, je me précipitais ici avec mes cousins et cousines. Nous étions la bande de petits tannants qui s’amusait à mettre le trouble », poursuit Mme Jetté en se remémorant des semaines de relâche à jouer autour de la cabane familiale, à Mirabel. 

La famille Jetté a développé une grande variété de produits de l’érable.
La famille Jetté a développé une grande variété de produits de l’érable.

« Nous étions toujours tout mouillés. On faisait sécher nos bas à côté de l’évaporateur », relate cette ancienne technicienne en pharmacie, qui a quitté son emploi en 2016 pour prendre la relève de ses parents. Avec son cousin Frédéric Jetté et son beau-frère Éric Filion, elle est aujourd’hui propriétaire du lieu qui a bercé son enfance. 

Ce retour aux sources était naturel pour cette femme issue d’une lignée d’acériculteurs des Basses-Laurentides. Depuis la création d’une première érablière de 500 entailles à Sainte-Scholastique par son ancêtre Paul Jetté en 1840, ce goût des sucres se transmet dans la famille depuis cinq générations. 

Plaisir contagieux

Frédéric Jetté peut en témoigner. Comme sa cousine, il a grandi lui aussi à courir dans les érablières de la famille, dispersées dans un rayon de quelques kilomètres autour de la cabane. « Dès que je le pouvais, je sautais dans le camion avec mon père pour aller entailler les érables ou récolter l’eau », se rappelle-t-il, en évoquant l’effervescence festive qui régnait à l’époque dans les cuisines. 

« C’était un party de famille, avec les matantes qui s’occupaient de la transformation. Je me changeais aussitôt que je revenais de l’école pour venir travailler ici », raconte-t-il, tout sourire.

Ce plaisir est contagieux, acquiesce Éric Filion, lui aussi descendant d’acériculteur. Depuis son adolescence, il vient faire les sucres avec la famille Jetté. « Il y a une énergie du printemps, avec le réveil de la nature. C’est quelque chose de beau à vivre », souligne l’homme aujourd’hui âgé de 50 ans. 

Le printemps chez nous, ça s’est toujours passé à la cabane.

Judith Jetté

Revenir chez soi

L’eau n’a pas coulé loin de l’érable, pourrait-on dire. Clément Jetté, le père de Judith, a lui aussi été pris très jeune par la fièvre de l’or blond. 

« Je préférais aller entailler plutôt qu’aller à l’école des métiers de l’automobile, à Montréal. Je disais à mon père que les professeurs n’avaient pas prévu grand-chose ces jours-là », raconte cet ancien mécanicien, revenu dans sa région après que sa famille eut été expropriée par le gouvernement fédéral en 1969 pour la construction de l’aéroport de Mirabel.

Avec sa conjointe, Ginette Foucault, il s’est lancé dans la production de fraises et de framboises. Il s’est ensuite associé à ses frères Laurent, François et Sylvain pour fonder Les sucreries Jetté. Les débuts furent rudimentaires, rappelle avec amusement Mme Foucault : « Je n’avais qu’un moule pour faire huit petits pains de sucre d’érable à la fois. »  

L’entreprise a pris rapidement de l’ampleur pour atteindre 32 000 entailles. Écouler une telle production, à une époque où chaque érablière était responsable de sa mise en marché, demandait de l’imagination. Mais Clément Jetté s’est toujours fait innovateur à ce chapitre. 

« Nous avons été les premiers à annoncer du sirop dans la circulaire Provigo. Cela nous a permis de vendre de 400 à 500 gallons par semaine », affirme-t-il. « Les samedis d’été, il fallait venir canner du sirop. »

Plutôt que de construire une salle à manger pour sa clientèle, la famille Jetté a fabriqué de l’équipement mobile pour vendre sa tire sur la neige en ville, au Jardin botanique de Montréal ou dans les tours de bureaux du centre-ville. Elle possède même sa propre machine à neige. « Difficile de trouver de la neige propre en ville », souligne Clément Jetté. 

Avec sa conjointe, ce dernier a décidé de passer le flambeau au milieu des années 2010. On ne peut cependant pas sortir un acériculteur-né de la cabane. « J’avais dit que je serais là pour les dépanner au besoin. Je suis encore là ! » conclut M. Jetté en riant.  

Équipement techno

Sortir l’eau du bois représente un défi pour les acériculteurs des Basses-Laurentides, rappelle Éric Filion : « Ce n’est pas sans raison si le gouvernement a construit un aéroport dans la région. C’est plat partout ! »

Sans pouvoir compter sur une pente naturelle, les acériculteurs de la région doivent redoubler de précaution pour éviter que l’eau reste emprisonnée entre l’arbre et la citerne. Car, comme le lait, l’eau d’érable peut se dégrader rapidement si elle n’est pas traitée rapidement.

« La pente normale des tubulures doit être de 2 %. Ici, on travaille avec des pentes de 0,2 à 0,3 % », explique Éric Filion, qui s’est procuré un niveau à laser pour optimiser l’écoulement dans ces circuits d’eau. « Cela a permis de corriger des contrepentes que l’on ne voyait pas à l’œil nu. »   

Clément Jetté et Ginette Foucault demeurent actifs à la cabane à sucre familiale, même s’ils ont vendu leur entreprise à leur gendre Éric Filion, leur fille Judith Jetté et leur neveu Frédéric Jetté. Photos : André Laroche

Le bon coup de l’entreprise

Acquis en 2017 au coût de quelque 150 000 $, l’évaporateur électrique de marque Ecovap a confondu les sceptiques : il a permis aux Sucreries Jetté d’obtenir une certification de production biologique sans sacrifier la qualité du sirop. Avec sa cuvée 2018, l’entreprise de Mirabel s’est même vu décerner le prix Grand Or au concours La Grande Sève.

« On l’a pris comme une belle tape dans le dos », affirme Éric Filion en évoquant la résistance d’autres acériculteurs à ce changement technologique. « On nous disait que ça ne marcherait pas ou que le sirop allait perdre de la saveur. L’obtention du prix nous a convaincus que nous avions pris une bonne décision. »

L’ancien évaporateur émettait 44 tonnes de GES chaque année dans l’atmosphère, rappelle Judith Jetté.

Outre ses qualités environnementales, le nouvel équipement permet également de réduire à la fois les coûts de production et les pertes d’eau. « Les vapeurs retournent dans l’évaporateur », explique Frédéric Jetté.

Le nouvel évaporateur a même permis d’aider un acériculteur de la région, victime d’un incendie, à produire son sirop aux Sucreries Jetté. « Cela lui a permis de se relever, et à nous, d’obtenir un revenu supplémentaire », explique M. Filion. 

Fiche technique
Nom de la ferme :

Les Sucreries Jetté

Spécialité :

Les produits de l’érable

Noms des propriétaires :

Judith Jetté, Frédéric Jetté, Éric Fillion

Année de fondation :

1978

Nombre de générations :

2

Nombre d’entailles :

25 000

Avez-vous une famille à suggérer?
[email protected] | 1 877 679-7809


Ce portrait de famille est présenté par