Photomontage : Judith Boivin-Robert/TCN
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S'abonner maintenantCe ne sont pas les facteurs limitant l’accès à l’agriculture pour la relève qui manquent : surenchère des propriétés agricoles, hausse de prix de certains intrants, main-d’œuvre plus dispendieuse et concurrence pour la mise en marché. Pourtant, des histoires positives existent. Comme quoi démarrer une ferme rentable en 2025 est possible.
« Quand j’ai vu le camion reculer et les vaches sortir du trailer, c’est un rêve qui se réalisait. C’est l’une des plus belles journées de ma vie », raconte Marjorie Étienne, qui a reçu son troupeau et lancé sa production de lait le 27 juillet 2025, à l’âge de 21 ans.
« J’ai ça dans le sang [la production laitière]. Aujourd’hui, après quatre mois, je suis encore excitée d’entrer dans l’étable. Je suis encore dans cette bulle d’avoir réalisé mon rêve d’avoir mes vaches », exprime la propriétaire unique de la Ferme Marjolait, située à Ham-Sud, en Estrie. Démarrer une ferme laitière en 2025 sans l’aide de ses parents est faisable, démontre-t-elle, mais il faut de la débrouillardise, de l’ardeur au travail et tomber sur un cédant qui est prêt à aider la relève.

Justement, elle s’est alliée à Mario Fréchette, un producteur laitier qui désirait prendre sa retraite. Marjorie achète le quota de 27 kilos que Mario lui finance personnellement sur 10 ans. Elle lui loue l’étable et lui achète le foin qu’il produit sur ses terres. L’entente de location prévoyait une mise à jour des installations et le propriétaire cédant s’en est acquitté.
Marjorie a aussi conclu une entente avec le commerçant duquel elle a acheté son troupeau complet. Ce dernier lui finance l’achat sur un an.
Des ajustements avec la nutritionniste et sa vétérinaire ont été nécessaires au cours des premiers mois d’activité, afin de stabiliser la production laitière et ainsi rendre les opérations rentables.
Quand mes vaches seront claires [payées], je vais réinvestir. J’ai comme vision de monter à 50 kilos et d’acheter l’étable, la maison et les terres, qui totalisent 117 ha, dont 46 en culture.

De son côté, Mario Fréchette est heureux de rester actif à sa ferme. « Aussi, je paie moins d’impôt de lui vendre le quota sur 10 ans qu’avoir tout vendu en deux ans. J’aime mieux aider de la relève que de tout donner à l’impôt », fait-il valoir.
« C’est win-win pour tout le monde »
Enseignant en Gestion et technologies d’entreprise agricole au campus Macdonald de l’Université McGill, Simon Brault remarque que des jeunes réussissent à se lancer en agriculture en 2025 en étant plus imaginatifs dans leur plan d’affaires, notamment en misant sur le jumelage avec un producteur existant. « J’ai eu une étudiante qui est arrivée avec un projet de fraises et framboises complémentaire à la production maraîchère d’un producteur. Elle lui loue la terre, utilise ses frigos et sa machinerie et profite de sa mise en marché [kiosque]. Ses risques sont minimes et elle vient ajouter un produit intéressant à l’offre du producteur. C’est win-win pour tout le monde », croit-il.
Il cite comme autre exemple un jeune qui pourrait demander des parts associées à la croissance d’une entreprise existante. « Si le producteur voit que l’étudiant est bon et qu’il veut le garder, il peut lui donner éventuellement des parts. C’est plus motivant pour qu’il reste dans l’entreprise. En anglais, on appelle ça des golden handcuffs [menottes en or] », dit l’enseignant.
Il voit même des jeunes qui vont chercher de l’aide financière des villes pour leur projet agricole. La relève est loin d’être morose, assure Simon Brault. « J’en ai plusieurs [apparentés ou non apparentés] qui ont envie de devenir agriculteurs. Je sens clairement l’engouement. Des jeunes ultra allumés qui comprennent les ratios financiers et qui ont une vision plus large et plus moderne de l’agriculture. »

Prêt à prendre plus de risques pour la relève
Au Fonds d’investissement pour la relève agricole (FIRA), le directeur général Paul Lecomte travaille sur plusieurs dossiers de relève ces temps-ci. « On est essoufflés présentement. Beaucoup de jeunes viennent nous voir. Certains veulent démarrer, d’autres grossir ou consolider l’entreprise qu’ils ont lancée il y a quelques années », signale celui dont le rythme d’acceptation de projets est pratiquement deux fois plus élevé qu’avant.
Chez Financement Agricole Canada (FAC), le vice-président senior Québec et Atlantique, Charles Gauvin, affirme que son organisation prend présentement plus de risques qu’avant avec les jeunes afin de favoriser la création d’entreprises. « On sait que leur mise de fonds n’est pas toujours suffisante selon nos standards habituels, mais on brasse le marché. On veut les aider. Même si les terres sont chères, on sait qu’il y en a qui vont réussir à se décoller », affirme M. Gauvin.
La gestion, le nerf de la guerre
Les jeunes qui présentent des projets sont mieux informés et mieux préparés qu’il y a 25 ans, estime Charles Gauvin, de FAC. Dans un contexte où l’investissement est plus élevé pour démarrer une ferme, leurs habiletés en gestion sont justement scrutées à la loupe. « On veut être capables de débattre de leurs chiffres avec eux, voir comment ils peuvent profiter des opportunités et quel est leur plan pour gérer les risques. Si leur [habileté en gestion] est de moyen à faible, on n’y ira pas. Il faut qu’ils soient bons en gestion et c’est le cas pour plusieurs », affirme M. Gauvin.

Paul Lecomte tient les mêmes propos. « Ceux qui ont beaucoup de succès ont des qualités entrepreneuriales complètes. Aujourd’hui, si un jeune dit qu’il est bon côté technique [au champ ou en élevage], mais que la gestion n’est pas sa force, ça ne fonctionnera pas », explique-t-il. Le directeur du FIRA ajoute que plusieurs d’entre eux pensent « hors de la boîte » en allant chercher du capital collaboratif, comme de l’argent provenant d’un centre local de développement, d’un centre d’aide aux entreprises et d’autres organisations qui aident la relève commerciale.
Pour Charles Gauvin, le problème n’est pas d’avoir de bons jeunes « bien préparés et engagés », c’est d’en avoir assez pour assurer la transition des entreprises, dont plusieurs n’ont pas de relève. « Le secteur agricole demeure hyper méconnu. Il faudrait qu’on parle plus positivement de notre secteur si on veut attirer plus de talents et de capitaux [qui viennent de l’extérieur du milieu agricole]. »