Environnement 31 octobre 2025

Des résidus de sacs s’invitent dans les champs

Plastique déchiqueté, jouets cassés et sous-vêtements sont quelques exemples de contaminants que découvrent des producteurs agricoles depuis quelques années dans des cargaisons de matières résiduelles fertilisantes (MRF) qu’ils reçoivent. « Et c’est seulement ce qu’on peut voir », soulignent deux producteurs exaspérés, qui s’inquiètent des effets à long terme et potentiellement irréversibles de ces contaminants sur les terres agricoles du Québec.

Réjean Laquerre, producteur de grandes cultures dans le secteur de Portneuf, est l’un d’eux. Il utilise, depuis une quinzaine d’années, des MRF provenant des boues municipales, des boues de papetières, du compostage ou des usines de biométhanisation pour fertiliser ses terres. Mais leur qualité se détériore depuis environ trois ans, observe-t-il, en raison du plastique qui les contamine. 

À sa ferme de Saint-Casimir trône d’ailleurs une énorme montagne de feuilles mortes depuis plus d’un an. Des feuilles qui n’ont jamais pu être épandues, car elles sont parsemées de résidus de plastique orange et transparent, qui proviennent des sacs utilisés lors des collectes municipales de feuilles d’automne. Quand il a constaté la piètre qualité de la cargaison, M. Laquerre a aussitôt contacté le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) pour lui signaler le problème. « C’est finalement moi qui ai reçu un avis de non-conformité, qui m’ordonnait de me débarrasser des matières contaminées, car c’est interdit en zone agricole, sous peine de recevoir une contravention », raconte-t-il en entrevue avec La Terre.  Le ministère de l’Environnement s’est toutefois ravisé après coup, admettant que la situation était complexe, nuance M. Laquerre. 

Depuis, la montagne de feuilles n’a pas bougé; le producteur n’ayant pas encore trouvé de solution pour s’en débarrasser.

Réjean Laquerre
Réjean Laquerre

Présentement, le règlement fait en sorte que c’est seulement le propriétaire du terrain qui est responsable, alors qu’il faudrait que le générateur des MRF, comme les villes, les papetières et les centres de tri, soit responsable de ses affaires jusqu’au bout, au lieu de s’en débarrasser comme ça sur nos terres.

Réjean Laquerre

C’est justement pour régler ce problème que les délégués de la Fédération de l’Union de producteurs agricoles (UPA) de la Capitale-Nationale–Côte-Nord ont adopté une résolution, le 24 octobre, dans le cadre de leur assemblée générale annuelle, pour rendre les émetteurs de MRF et leurs sous-traitants responsables de toutes les matières fertilisantes livrées chez un producteur agricole. La résolution demande également qu’en cas d’amende du MELCCFP, la facture soit remise à la Ville, au sous-traitant ou à l’émetteur défaillant et non au producteur agricole.

Craintes pour l’avenir des terres

De son côté, le producteur céréalier Gilles Dion, qui utilisait des MRF depuis 2008 pour fertiliser les 120 hectares de terres qu’il cultive à Québec, refuse maintenant lui aussi une grande partie de ces produits en raison de leur piètre qualité, alors que des résidus de sacs orange, transparents ou mauves, autorisés par différentes municipalités pour la collecte de feuilles ou le compostage, inondent ses champs. « Avant, j’utilisais souvent les boues des papetières, mais ça aussi, ça s’est dégradé dans les dernières années, parce que les papetières n’utilisent plus de billots de bois comme dans le temps, mais du papier recyclé provenant des centres de tri. Et là encore, c’est mélangé avec toute sorte de plastiques », se désole celui qui rapporte avoir trouvé des jouets cassés, des sacs déchiquetés, des emballages et même des sous-vêtements et une poubelle entière de plastique dans les MRF qui lui ont été livrées dans les dernières années. 

Les résidus de plastiques sont devenus un véritable problème pour le producteur céréalier Gilles Dion, qui en ramasse fréquemment dans les matières résiduelles fertilisantes qu’il épand dans ses champs. Photo : Gracieuseté de Gilles Dion
Les résidus de plastiques sont devenus un véritable problème pour le producteur céréalier Gilles Dion, qui en ramasse fréquemment dans les matières résiduelles fertilisantes qu’il épand dans ses champs. Photo : Gracieuseté de Gilles Dion

Si le problème n’est pas réglé à la source, il estime que ces matières contaminées posent un important risque pour l’avenir des terres agricoles du Québec, puisque, selon lui, les émetteurs de MRF préfèrent encore se départir de leurs boues plutôt que de les enfouir afin de réduire leurs frais. « Je trouve que, comme société, il faudrait vraiment se questionner », dit-il.

La résolution adoptée par les délégués le 24 octobre presse d’ailleurs le MELCCFP ainsi que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec de rehausser les normes et les balises pour assurer la qualité des MRF sur l’ensemble du territoire, autant concernant le plastique que par rapport aux nouveaux contaminants, comme les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS), qui ont fait la manchette ces dernières années, et dont les effets à long terme sont encore peu documentés.

Un nouveau code le 1er novembre

Dans une réponse fournie par courriel, le MELCCFP a indiqué à La Terre qu’une nouvelle version du Code de gestion des matières résiduelles fertilisantes allait entrer en vigueur le 1er novembre. Le rôle de chacun dans la filière de valorisation y est désormais clarifié. « Le générateur – qu’il s’agisse d’une municipalité, d’une entreprise ou d’un site de traitement – est maintenant clairement désigné comme responsable de la qualité des matières qu’il produit et qu’il destine à la valorisation. Le Code permettra aussi de mieux identifier la partie responsable en cas de manquement », indique le Ministère. Pour le producteur agricole, la responsabilité se limite à ce qu’il contrôle, notamment l’épandage et le respect des recommandations agronomiques,
précise-t-il.