Lait 12 septembre 2025

Rendre la vache Canadienne plus payante ou la regarder disparaître?

Avec moins de 800 animaux en vie, la vache de race Canadienne est menacée d’extinction. Certains producteurs laitiers ont abandonné cette race dernièrement, faute de performance. Sans compter que la demande de semence de taureau de race Canadienne est également en baisse, révèle le Centre d’insémination artificielle du Québec. 

Dans cette course pour sauvegarder la seule race de vache patrimoniale du Québec, qui est arrivée avec les premiers colons, deux mentalités se confrontent : l’une où l’on tient mordicus à garder la race pure à 100 %, quitte à avoir des animaux moins performants, et l’autre où il faut tout mettre en œuvre pour améliorer ses performances laitières, afin qu’elle redevienne populaire, quitte à ne pas croiser des animaux uniquement 100 % pure race.

L’agricultrice Marie-Ève Maher fait partie de ce dernier clan. Rencontrée par La Terre en juillet, la copropriétaire de la Ferme Britannia, à Saint-Valérien-de-Milton, en Montérégie, venait de remporter pour une autre année un prix pour ses vaches de race Canadienne aux jugements d’animaux de l’Expo agricole de Saint-Hyacinthe. 

Même si elle possède une centaine de têtes de cette race, principalement pour la sauver, elle dit qu’il s’avère de plus en plus difficile de le faire, car le choix de taureau est plus restreint et la production de lait des Canadiennes s’avère moins rentable que celle d’autres races qu’elle possède, comme des Jerseys et des Suisses brunes. « La Canadienne a l’avantage d’être peu maladive et c’est vraiment facile de travailler avec, mais moi, je vis du lait; pas de l’idéologie de sauver la Canadienne. Présentement, la mentalité, c’est de prendre la meilleure vache et le meilleur taureau qui sont 100 % purs, mais ce n’est pas ça qui va aider la race, car ce ne sont pas les meilleurs individus pour la conformation et la production. Si on veut faire évoluer la race, je crois qu’il faut miser sur les meilleurs individus même s’ils ne sont pas 100 % purs », affirme l’éleveuse, indiquant qu’elle n’irait toutefois pas jusqu’à croiser la Canadienne avec d’autres races. « J’étais la première à voter que pour pouvoir participer à l’Expo, il fallait 75 % de pureté. À un moment donné, une Canadienne doit ressembler à une Canadienne », dit-elle.

Améliorer les performances laitières demeure la meilleure façon, selon Mme Maher, pour que les Canadiennes regagnent la confiance des autres producteurs laitiers et qu’elles réintègrent les étables. Un point de vue que ne partage pas Mario Duchesne, coordonnateur du secteur laitier de la race bovine Canadienne. « L’avenir de la Canadienne n’est pas la production de lait conventionnelle. Une Canadienne ne pourra pas faire 15 000 kg [comme les meilleures vaches de race Holstein]. Et si on essaie juste de produire du lait comme les autres races, comment on pourra reconnaître la Canadienne comme étant à part des autres? [Si c’est le cas], elle n’aura plus de reconnaissance », fait-il valoir, expliquant qu’il faut miser sur la différenciation du lait, notamment pour produire du fromage. 

Il y a par contre un hic. La Laiterie Charlevoix a cessé de fabriquer son fromage 1608 avec du lait de vaches de race Canadienne. Idem pour la Fromagerie du Pied-De-Vent des Îles-de-la-Madeleine, qui ne misera plus sur du lait provenant uniquement de vaches de cette race. Cet autre coup dur ne décourage toutefois pas Mario Duchesne.

Il faut réfléchir à un développement collectif, car si on dépend d’un fromage ici et là, oui, ça va fonctionner un moment, mais si l’entreprise cesse le fromage, le collectif demeure perdant, et si on dépend [de ce modèle], j’ai l’impression que la Canadienne ne lèvera jamais.

Mario Duchesne

Ce dernier souhaite que des producteurs se réunissent et créent une entreprise pour valoriser le lait de Canadiennes en étant soutenu par d’autres acteurs. Cela créerait une masse critique et un élan pour la race. Selon son estimation, il reste moins de 800 têtes, dont seulement 300 à 400 vaches en lactation. 

Mario Duchesne croit néanmoins que l’amélioration de la race est un incontournable pour sa survie. Sans en dévoiler la nature, il évoque des projets de recherche sur l’amélioration génétique de la race par des universités québécoises. 

Un président au centre

Président, depuis mars dernier, de l’Association de mise en valeur de la race bovine canadienne, l’éleveur Francois Vincent sait que des visions s’entrechoquent pour sauver la race. Il raconte qu’un ancien président a même déjà été éjecté de son poste par des membres de l’association qui désiraient axer la stratégie de développement sur la pureté de race. De son côté, il se dit au centre, désirant que la Canadienne garde les critères de la race tout en étant conscient qu’il y aura « des sacrifices à faire ». Il fait ainsi allusion à cette nécessité d’améliorer les performances de la race, un aspect qui a été négligé au fil des années, déplore-t-il. 

D’autres pistes sont à évaluer, affirme M. Vincent, par exemple l’alimentation. « On soigne la Canadienne comme des Holsteins. Peut-être que si on trouvait son optimum alimentaire, ce serait différent. La Canadienne, on n’a pas de données. Elle n’est pas rentable. Pourquoi? Il faut de la recherche et qu’elle puisse payer sa place dans l’étable. »