Machinerie 29 août 2025

Moins travailler le sol, pour mieux récolter… des rétributions

Depuis quelques années, les agriculteurs du Québec ont des incitatifs financiers qui récompensent leurs bonnes pratiques environnementales. Mais peut-on réellement maximiser ses rétributions par l’entremise du Plan d’agriculture durable (PAD) en misant sur un travail de sol réduit? La réponse est oui, mais avec des nuances. Explications.

D’entrée de jeu, Mustapha Eddib, coordonnateur du Plan d’agriculture durable au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), tient à préciser que « Le PAD, ce n’est pas un programme, c’est un plan d’agriculture durable 2020-2030 lancé pour accélérer l’adoption de pratiques agroenvironnementales. »

Mustapha Eddib

Ce plan, dit-il, repose sur cinq objectifs : réduire l’usage des pesticides et leurs risques pour la santé et l’environnement, améliorer la santé et la conservation des sols, améliorer la gestion des matières fertilisantes, optimiser la gestion de l’eau et améliorer la biodiversité. Pour y arriver, plusieurs leviers sont déployés, dont la rétribution agroenvironnementale, administrée par la Financière agricole du Québec (FADQ).

En clair, les producteurs peuvent recevoir un montant d’argent en fin d’année en reconnaissance de leurs efforts environnementaux, notamment en ce qui a trait à la conservation des sols. « Ce n’est pas un remboursement de dépenses, explique Mustapha Eddib. C’est une somme versée pour reconnaître et encourager financièrement l’adoption de pratiques agroenvironnementales qui vont au-delà des exigences réglementaires et qui génèrent des gains environnementaux importants. »

Selon Gabriel Deslauriers, il est plus facile pour un producteur laitier d’augmenter ses superficies en prairies par rapport à un producteur de grandes cultures, qui devra trouver un moyen de vendre ses stocks. Photo : Archives/TCN

Moins travailler le sol : une pratique rétribuée

La réduction du travail du sol fait partie des gestes qui peuvent être reconnus dans cette initiative. Concrètement, il est possible d’être rétribué pour : l’absence de travail du sol à l’automne, l’implantation d’une culture de couverture automnale et l’adoption d’autres pratiques, comme la diversification des cultures ou la réduction de l’usage des pesticides.

« Vous pouvez combiner plusieurs pratiques pour augmenter la rétribution », souligne M. Eddib. Par exemple, un producteur qui n’effectue aucun travail du sol à l’automne, qui implante une culture de couverture et qui suit une formation peut toucher une rétribution plus élevée qu’un autre qui s’est limité à une seule pratique. 

L’aide financière maximale pour les pratiques appliquées et pour les formations suivies est limitée à 50 000 $ par demandeur pour les deux années de la Rétribution agroenvironnementale. 

Plus les gestes posés sont nombreux et correspondent aux pratiques admissibles, plus le montant grimpe.

Une question de logique d’entreprise

Mais attention : tout dépend du contexte de l’entreprise agricole. Gabriel Deslauriers, agronome, directeur de la recherche chez Groupe PleineTerre, rappelle que certaines pratiques sont plus faciles à adopter pour certains producteurs que pour d’autres.

Si vous êtes producteur laitier, augmenter vos superficies en prairies, c’est bénéfique pour vous, pour vos sols et pour l’environnement. Mais si vous êtes en grande culture, implanter des prairies, ça peut être plus complexe, parce qu’il faut réussir à vendre vos stocks.

Gabriel Deslauriers

L’important, selon lui, est d’adapter les pratiques à la réalité de l’entreprise. « Les rétributions vont être bonnes si elles correspondent à la production du producteur. Il faut que ça corresponde avec son modèle d’affaires. » Dans cette optique, le travail réduit du sol s’inscrit comme une solution intéressante pour plusieurs entreprises, à condition de bien l’intégrer dans sa rotation.

Gabriel Deslauriers

La céréale d’automne : une alliée sous-estimée

Gabriel Deslauriers recommande notam­ment l’introduction des céréales d’automne pour améliorer ses pratiques. « J’encourage vraiment mes producteurs à aller vers ça. C’est une culture qui dort bien, qui fait un beau couvert à l’automne. Et si elle passe bien l’hiver, elle va donner des rendements super intéressants », ­dit-il.

Cette stratégie permet aussi d’ajouter une culture de couverture après la récolte du blé d’automne. « On peut semer une culture avec des légumineuses, ce qui prolonge la protection du sol. C’est une troisième culture à intégrer dans la rotation, et ça, c’est payant, tant pour le sol que pour la rétribution », ajoute-t-il.

Des résultats impressionnants

Depuis le lancement de l’initiative en 2022, plus de 3 200 entreprises agricoles ont reçu une rétribution agroenvironnementale. Parmi elles, 2 650 ont été reconnues pour leur contribution à la protection des sols hors saison, ce qui représente plus de 310 000 hectares protégés supplémentaires au Québec. Mustapha Eddib y voit un signe que la formule fonctionne.

Il y a un effet d’entraînement. En 2025, 70 % des entreprises inscrites avaient déjà participé les années précédentes. Elles ont compris l’intérêt de pousser plus loin leurs efforts.

Mustapha Eddib

Rentabilité et environnement : le double objectif

Au-delà de l’aide financière, le PAD vise aussi à changer les pratiques agricoles à long terme. « L’entreprise agricole est d’abord une entreprise. Si on veut convaincre les producteurs, il faut leur démontrer qu’il y a des bénéfices économiques pour l’entreprise à adopter des pratiques agroenvironnementales, insiste Mustapha Eddib. Par exemple, l’absence de travail du sol permet de limiter les passages de machinerie, ce qui entraîne une réduction des coûts de carburant. Ça contribue à prévenir l’érosion et la compaction et à favoriser la préservation de la fertilité des sols », explique-t-il.

La gestion des fertilisants est un autre exemple de bonne pratique. « L’azote est fréquemment appliqué en excès, ce qui entraîne des pertes importantes par lessivage ou volatilisation. Une gestion optimale des apports en engrais azotés de synthèse limiterait les impacts environnementaux et permettrait de générer des économies pour les producteurs agricoles. », souligne M. Eddib.

Selon Gabriel Deslauriers, il est plus facile pour un producteur laitier d'augmenter ses superficies en prairies par rapport à un producteur de grandes cultures, qui devra trouver un moyen de vendre ses stocks. Photo : Archives/TCN
Selon Gabriel Deslauriers, il est plus facile pour un producteur laitier d’augmenter ses superficies en prairies par rapport à un producteur de grandes cultures, qui devra trouver un moyen de vendre ses stocks. Photo : Archives/TCN

Comment ça fonctionne?

Le producteur doit s’engager en début d’année à réaliser certaines pratiques, puis déclarer ce qu’il a réellement accompli à la fin de la saison. Un calcul automatisé détermine alors le montant versé. Plus on cumule de gestes, plus le montant augmente.

La rétribution agroenvironnementale n’est pas confirmée pour 2025-2026. Toutefois, les inscriptions se font chaque printemps, quand l’appel des inscriptions est ouvert, selon la disponibilité des fonds. « Il faut s’inscrire tôt, car la demande est forte », précise M. Eddib.

Pour les producteurs intéressés, le message est clair : réduire le travail du sol, implanter des cultures de couverture et diversifier les pratiques agricoles sont non seulement bénéfiques pour l’environnement, mais peuvent aussi représenter une source de revenus supplémentaire grâce au PAD. « Le sol est un capital vivant, lent à se constituer et rapide à se dégrader; le préserver, c’est assurer la durabilité de notre agriculture. »