Technique 29 août 2025

Travail en profondeur : faut-il encore casser la croûte?

Le travail en profondeur des sols demeure une pratique essentielle pour de nombreux agriculteurs aux prises avec des problèmes de compaction. Malgré les avancées technologiques en agriculture de précision, cette technique continue de jouer un rôle crucial dans l’amélioration de la structure du sol, permettant une meilleure infiltration de l’eau et une croissance optimale des cultures.

Cependant, sa nécessité et son efficacité suscitent encore des débats parmi les experts. Dans ce contexte, il est important de se pencher sur les conditions dans lesquelles le travail en profondeur reste pertinent et sur ses implications à long terme pour la santé des sols et l’agriculture durable.

Jean Caron devant un champ de miscanthus en production pour amender les sols organiques.

Premier constat partagé par les spécialistes : le travail du sol en profondeur ne doit pas être systématique. « Ce n’est pas une opération qu’on programme automatiquement chaque année », affirme Marco Brouillard, propriétaire de la compagnie La Sole. « C’est un outil de correction, pas de prévention. » Même son de cloche du côté de l’agronome Louis Robert : « Le travail en profondeur reste utile… quand il y a vraiment un problème de compaction. Le faire à l’aveugle peut aggraver la situation. »

La compaction des sols, souvent causée par le passage répété de machinerie lourde sur des terres humides, perturbe la circulation de l’air et de l’eau, nuit à l’enracinement et freine le rendement des cultures. Mais encore faut-il être certain de sa présence.

Jean Caron lors d’une journée sur la santé des sols en juin 2023, pour le Réseau québécois de recherche en agriculture durable.

Le profil de sol, étape incontournable

Avant toute intervention, les experts insistent sur l’importance de creuser un profil de sol. « C’est l’équivalent d’un diagnostic médical : on ne prescrit pas de traitement sans avoir identifié la nature et la profondeur du problème », résume Gabriel Deslauriers, agronome et conseiller chez Groupe PleineTerre. Cette étape permet de repérer précisément la zone compactée et d’ajuster la profondeur de travail. C’est un outil à utiliser régulièrement, pas seulement quand il y a un problème. 

L’absence de diagnostic peut mener à des erreurs coûteuses. « Si on décompacte un sol humide ou qu’on va trop profond sans raison, on crée du lissage et on empire le problème », prévient Jean Caron, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

Le succès d’un sous-solage repose d’abord sur les conditions dans lesquelles il est effectué. « Il faut intervenir lorsque le sol est suffisamment sec et friable pour que les outils puissent le fissurer proprement », précise Gabriel Deslauriers. En général, la fin de l’été, après la récolte des céréales, constitue un moment propice.

Je privilégie août ou début septembre, quand les conditions sont plus sèches après avoir implanté un engrais vert.

Louis Robert

L’intervention elle-même demande de la rigueur. « L’idéal, c’est une sous-soleuse à dents droites, utilisée lentement, à la bonne profondeur, et sans herse rotative derrière », insiste-t-il. L’objectif est de fracturer la couche compactée sans remonter de mottes ni bouleverser la structure du sol en surface.

Un effet temporaire… sans changement de pratiques

Le travail en profondeur donne souvent des résultats visibles à court terme : meilleure infiltration de l’eau, enracinement plus profond, croissance accélérée. Mais ces bénéfices s’estompent rapidement si l’on ne modifie pas les pratiques qui ont mené à la compaction. « Si on repasse avec une benne pleine ou un épandeur quelques semaines plus tard, c’est comme si on n’avait rien fait », résume Marco Brouillard.

« Le travail en profondeur reste utile… quand il y a vraiment un problème de compaction. Le faire à l’aveugle peut aggraver la situation. » – Louis Robert, agronome au MAPAQ

Jean Caron va plus loin : « Le sous-solage seul ne suffit plus. Dans bien des cas, on se retrouve à intervenir dans des sols très dégradés, pauvres en matière organique, avec une faible porosité. Il faut réintroduire des systèmes racinaires profonds, comme la luzerne, ou même penser à des plantations de haies ou de bandes boisées. »

Plutôt que de considérer le travail du sol comme une activité séparée, les experts plaident pour une gestion intégrée. « Il faut réduire le nombre de passages, alléger la machinerie, allonger les rotations et couvrir le sol en permanence », résume Louis Robert. 

Même les meilleures machines ne remplaceront pas une observation fine du terrain. « En agriculture de précision, on a des cartes, des capteurs, mais rien ne vaut une pelle, un bon œil et un peu d’expérience », conclut Gabriel Deslauriers. Des mesures supplémentaires sont aussi nécessaires pour faciliter d’autres interventions, comme le drainage et l’amélioration de la surface.

Marco Brouillard en compagnie de son père, Laurent, qui est le fondateur de La Sole Inc.
Marco Brouillard en compagnie de son père, Laurent, qui est le fondateur de La Sole Inc.