Main-d'oeuvre 8 juillet 2025

Moins d’appétit pour la main-d’œuvre adolescente

MIRABEL – Depuis 35 ans, la famille Éthier se fait un devoir d’embaucher des jeunes de leur région, âgés de 12 à 17 ans, pour cueillir les petits fruits qu’elle produit. La ferme Au pays des petits fruits a même été primée au concours Ma ferme, mon monde en 2021 pour ses stratégies de gestion de ressources humaines développées à l’intention des jeunes cueilleurs. En 2025, toutefois, le portrait est différent.  

« Au lieu d’avoir une banque de noms de 200, 250 noms, j’en ai peut-être une cinquantaine. Ç’a vraiment changé », mentionne la copropriétaire de la ferme, Chantal Demers.

À la ferme, en 2021, une équipe de 20 à 30 jeunes complétait quotidiennement l’équipe de 15 Mexicains pour la récolte de petits fruits durant l’été. La pénurie de main-d’œuvre qui a suivi la pandémie a attiré les jeunes de 14 à 17 ans vers d’autres types d’emplois. « Ils ne venaient plus travailler ici. Ils étaient engagés partout », mentionne l’agricultrice. Les producteurs se sont alors rabattus sur des jeunes de 12 et 13 ans. Puis, il y a deux ans, la loi limitant le travail des enfants à 14 ans est entrée en vigueur. Étant donné que la ferme embauche plus de 10 salariés, elle ne se qualifiait pas pour l’exemption agricole fixant la limite d’âge à 12 ans et, depuis, la banque de candidature des jeunes a fondu de 80 %.

Entre 2021 et 2025, l’équipe de travailleurs étrangers temporaires a été augmentée de 15 à 20 employés à la ferme Au pays des petits fruits de Mirabel.
Entre 2021 et 2025, l’équipe de travailleurs étrangers temporaires a été augmentée de 15 à 20 employés à la ferme Au pays des petits fruits de Mirabel.

Fatigue

À 54 ans, Chantal Demers avoue aussi ne plus avoir l’énergie de gérer cette tranche de salariés, notamment en raison du changement de « mentalité » qu’elle observe chez les jeunes et leurs parents depuis une dizaine d’années.

 Ils veulent choisir leur job, travailler le moins possible, être payés le plus possible. Les parents qui les couvrent énormément et disent : “Ç’a pas de bon sens que le jeune soit au soleil toute la journée. Ç’a pas de bon sens qu’il travaille.” Puis là, c’était rendu que ça appelait à 10 h en demandant si j’étais sûre que le jeune était correct.

Chantal Demers

L’aventure devient même moins rentable. Gabriel Éthier, qui aura officiellement 34 % des parts de l’entreprise prochainement, raconte avoir été en mesure de surveiller une quarantaine de cueilleurs à la fois dans sa jeunesse, alors que dans les dernières années, le ratio a atteint un surveillant pour 10 jeunes. « Ce n’est pas payant. Ça n’a aucun sens, lance Mme Demers. Et c’était la garderie, puis de la discipline, puis de l’encouragement [sans toujours réussir à finir de récolter le champ à la fin de la journée]. »

L’agricultrice est toutefois consciente qu’un jeune de 12 ans n’a pas la même maturité qu’un adolescent de 16 ans. « C’est un cercle vicieux, la gestion. Ça nous demande trop, alors on en prend de moins en moins, et ces jeunes-là n’ont plus de place pour apprendre à travailler », soutient-elle.

L’expérience leur a aussi prouvé que le travail de deux ou trois jeunes équivaut à celui d’un seul travailleur étranger temporaire (TET). D’ailleurs, les propriétaires ont ajouté cinq Mexicains à leur équipe de TET, avec l’avantage de les voir revenir année après année, et de ne pas avoir besoin de les surveiller.

Seulement les bleuets

Les jeunes, qui, jusqu’à la saison dernière, commençaient leur emploi d’été à la ferme de Mirabel avec la cueillette de fraises, ne récolteront que des bleuets cette année. La récolte de ce petit fruit est moins exigeante que celle de la fraise en raison de la hauteur des arbustes, mais permet aussi aux propriétaires d’obtenir la qualité requise. « Dans les fraises, parfois, c’est petit. Il ne faut pas les écraser. C’est plus fragile, souligne Gabriel Éthier. À un moment donné, quand tu en demandes au jeune, il se décourage, ce n’est pas trop long. Dans le bleuet, c’est moins demandant. Il va rester ferme même quand il va faire chaud et il n’y a qu’une chose à respecter; c’est la couleur. »