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S'abonner maintenantPour pouvoir vendre leurs légumes dans les grandes chaînes de supermarchés, les producteurs maraîchers du Québec doivent passer par une plateforme transactionnelle américaine, iTradeNetwork, qui leur facture des tarifs d’utilisation jugés salés et illogiques.
Un producteur de Saint-Rémi, en Montérégie, Gilbert Junior Pigeon, raconte avoir reçu un courriel d’un sous-traitant de l’entreprise californienne, au début de l’hiver, qui lui expliquait que son contrat pour recourir à la plateforme devait être modifié en prévision de la saison 2025. Ses volumes de ventes avaient augmenté, de sorte que sa ferme ne se classait plus, comme avant, dans la fourchette de prix des producteurs de 1,5 M$ de chiffre d’affaires, mais plutôt dans celle de 2 M$. C’est la raison fournie pour justifier des frais d’utilisation de 5 000 $ US (6 831 $ CAN) pour la prochaine année, soit 1 744 $ US (2 382 $ CAN) de plus que ce qu’il avait payé en 2024. Considérant que les augmentations annuelles pour le service avaient toujours été mineures depuis 2018, oscillant entre 100 $ US et 150 $ US, le copropriétaire des Fermes Roland Pigeon & Fils a trouvé étrange que la hausse soit si radicale.

On a commencé à regarder à gauche et à droite avec d’autres producteurs. “Toi, tu es à combien?” “Ça ressemble à quoi, de ton côté?” Et on se rend compte qu’il y a une bonne disparité entre les producteurs et que ça ne coïncide pas. Il n’y a pas de ligne directrice.
Nébuleux et arbitraires
Préférant ne pas dévoiler de montant, un autre producteur de Saint-Rémi, Patrice Riendeau, affirme aussi que les frais qu’il doit payer pour utiliser iTradeNetwork ont été augmentés de 50 % d’un coup pour des raisons qu’il juge nébuleuses. « En plus, de ferme en ferme, [la façon de déterminer les prix] semble free for all », témoigne-t-il.
D’autres producteurs avec qui La Terre s’est entretenue, mais qui ont préféré garder l’anonymat, ont aussi la perception que les tarifs sont établis arbitrairement, dépendamment du représentant avec qui les fermes font affaire. Plusieurs signalements de factures salées, sans explications claires, ont d’ailleurs été rapportés à l’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ) depuis février.
Dans un courriel, iTradeNetwork précise que sa structure tarifaire repose sur plusieurs facteurs, notamment le volume des transactions, le niveau de service et l’utilisation qu’en fait le producteur. Ce qui veut dire qu’en principe, les sommes à payer devraient être plus petites pour les producteurs dont les volumes transactionnels sont moindres.
Pourtant, un maraîcher bio de Hemmingford, Benoît Coulombe, raconte s’être fait facturer 4 500 $ US par iTradeNetwork, en 2021, pour des volumes de ventes projetés de seulement 400 000 $ chez son client Metro durant l’année. Ce sont près de 1 800 $ US de plus que ce qu’avait payé Gilbert Junior Pigeon, cette année-là, pour commercialiser 1,5 M$ de légumes chez deux clients, soit Sobeys et Metro.

« Ça me coûtait plus cher avec un chiffre d’affaires plus petit. J’essayais d’avoir des chartes pour savoir comment étaient déterminés les tarifs et pouvoir me catégoriser dans un forfait, mais ils n’envoient jamais ça », raconte Benoît Coulombe, dont la ferme n’a fait affaire avec iTradeNetwork qu’une seule année. Comme ses volumes de ventes sont petits et qu’il fournit des produits de niche, il s’est entendu avec son client pour pouvoir lui vendre ses légumes sans devoir passer par cet intermédiaire les années suivantes.
Pas le choix de passer par cet intermédiaire
Sauf exception, les maraîchers doivent normalement avoir un compte iTradeNetwork s’ils veulent vendre leurs légumes auprès des détaillants alimentaires, tels que Métro, Sobeys et Loblaws. De leur côté, les supermarchés payent aussi des frais annuels pour avoir recours à la plateforme.
La bannière Metro, qui précise être cliente de l’entreprise américaine depuis plus de dix ans, explique par courriel que cet intermédiaire en ligne lui permet d’avoir une vue d’ensemble des volumes disponibles chaque semaine auprès de plusieurs centaines de fournisseurs. « Il serait très difficile d’effectuer ce travail à l’interne. Un tel service est donc important et, à notre connaissance, n’est pas offert par d’autres entreprises canadiennes », indique la cheffe des communications, Catherine Latendresse.
Sauf que les producteurs avec qui La Terre s’est entretenue se sentent à la merci d’une entreprise américaine face à laquelle ils n’ont pas de marge de manœuvre pour négocier. Ils témoignent de pressions exercées par des représentants pour qu’ils acceptent de signer des contrats rapidement, sans possibilité de discuter des prix. Gilbert Junior Pigeon s’est fait menacer d’une pénalité pouvant aller jusqu’à 1800 $ US s’il ne renouvelait pas son entente avant une date butoir.
« Ils te disent que le choix te revient de refuser, mais en fait, tu n’as pas le choix, parce que tu dois passer par eux pour vendre tes légumes », fait remarquer celui qui a décidé « d’aller au bat », avec l’aide de l’APMQ. Après trois mois de négociations, sa facture à payer pour l’année a finalement été abaissée à 3 419 $ US, mais beaucoup d’efforts de sa part ont été nécessaires pour en arriver à ce résultat.
Dans la foulée du code de conduite des épiciers
Dans la foulée de l’adoption du code de conduite des épiciers, le 1er juin, l’Association des producteurs maraîchers du Québec réclame plus de transparence et de clarté de la part d’iTradeNetwork, dans sa façon de tarifier les producteurs agricoles. Comme il s’agit d’un intermédiaire par lequel les maraîchers doivent passer, le directeur général de l’organisation, Patrice Léger Bourgoin, estime que les épiciers ont un rôle à jouer pour s’assurer que l’entreprise américaine entretienne des liens d’affaires avec les fournisseurs de légumes qui respectent les principes d’équité, de transparence et de prévisibilité du code de conduite.
M. Bourgoin a précisé avoir eu « des échanges constructifs » avec les parties et une bonne écoute de leur part. Un plan d’intervention aurait même été proposé par iTrade pour que la situation s’améliore.
Le responsable du marketing pour iTradeNetwork, Keith Woodward, confirme, par courriel, collaborer « activement » avec les membres des associations de producteurs de l’Ontario et du Québec afin de « veiller à ce que leurs préoccupations soient entendues et prises en compte ». L’organisation serait en voie de « résoudre plusieurs défis soulevés » dans une optique d’améliorer la communication des tarifs, l’élaboration de contrats et le soutien à la clientèle.
Engagement à respecter le Code
Par courriel, Sobeys s’est engagée à « respecter pleinement l’esprit et la lettre du Code dans toutes [ses] activités, y compris dans [son] utilisation des plateformes technologiques comme iTrade », avec laquelle elle dit collaborer « régulièrement pour continuer d’améliorer les choses ».
Metro assure, de son côté, être « en communication continue avec iTrade », pour s’assurer que la plateforme respecte ses attentes et qu’elle veille à traiter ses partenaires de façon équitable.