Irréductibles gardiens d’un mode de vie

BLAINVILLE – Denis Le Guerrier a littéralement travaillé jour et nuit pendant des décennies pour vivre à fond sa passion de l’agriculture maraîchère. À force d’acharnement, il a non seulement su préserver l’une des dernières fermes de Blainville, mais il a aussi légué à ses deux enfants un mode de vie en héritage.

L’impression de faire un retour dans le temps nous habite aussitôt que l’on tourne sur le chemin de la ferme Denis Le Guerrier Fils et Fille. En l’espace de quelques secondes, on passe du parc industriel tout neuf de Blainville à de grands champs cultivés depuis le milieu du XIXe siècle. 

Caroline et Philippe Le Guerrier ont pris la relève de leur père, Denis, à la direction de la ferme familiale.
Caroline et Philippe Le Guerrier ont pris la relève de leur père, Denis, à la direction de la ferme familiale.

« Il n’y a pas si longtemps, nous étions 17 cultivateurs sur  le chemin de la Côte-Saint-Louis. Nous ne sommes plus que deux », affirme l’irréductible homme de 72 ans, fidèle à son nom évocateur, qui se désole de voir de bonnes terres laissées en friche, avant d’être vendues à des promoteurs immobiliers.

C’est justement pour ne pas voir disparaître la ferme familiale que Denis
Le Guerrier est devenu producteur maraîcher en 1978. Les terres n’avaient alors pas été labourées depuis l’accident vasculaire cérébral subi par son père, cinq ans auparavant. Malheureux dans ses emplois à Montréal, le fils est revenu avec la volonté d’accomplir son destin.

J’ai toujours voulu devenir agriculteur, mais mon père a refusé. Il m’a dit d’aller d’abord travailler ailleurs pour que j’apprenne à faire autre chose. Il m’a dit : “Tu reviendras si tu choisis de revenir.” C’est ce que j’ai fait.

Denis Le Guerrier

Les premières années ont été extrêmement difficiles. Sans clientèle, le nouveau maraîcher devait se rendre chaque nuit au Marché central de Montréal avec l’espoir d’écouler sa production de légumes. Et, à son retour, il reprenait le travail dans les champs après n’avoir dormi que quelques heures. « Des soirs, je faisais des nettoyages de fournaise pour pouvoir payer mes travailleurs », se remémore-t-il.

« Et quand il manquait d’argent, je lui en passais », glisse en riant sa conjointe, Lucille Binette, qui travaillait comme infirmière auxiliaire en plus de s’occuper de l’administration de l’entreprise.

Un jour, épuisé, Denis Le Guerrier s’est endormi au volant de son tracteur, qui s’est renversé dans un fossé. « Quand je me suis relevé, je me suis essuyé le visage avec un linge plein d’huile. Quand mon voisin m’a vu, il se demandait bien ce qu’il venait de m’arriver! » se remémore-t-il.

La relève

Après des années de dur labeur, M. Le Guerrier a senti le découragement l’envahir. « J’avais l’impression de ne rien bâtir et de toujours devoir tout recommencer du début. Un jour, j’ai dit à ma famille que je voulais arrêter et tout vendre », relate-t-il. 

Toutefois, sans s’en rendre compte, le père de famille avait bel et bien bâti quelque chose de précieux : sa relève. Ses enfants, Caroline et Philippe, alors à l’adolescence, ne se voyaient pas s’épanouir ailleurs que dans les champs autour de la maison.

Caroline Le Guerrier a pris la route chaque jour d’été pendant 22 ans, au volant de son semi-remorque, pour aller négocier la vente des légumes au marché central de Montréal.
Caroline Le Guerrier a pris la route chaque jour d’été pendant 22 ans, au volant de son semi-remorque, pour aller négocier la vente des légumes au marché central de Montréal.

« J’ai dit à mon père qu’il venait de m’arracher le cœur. Moi, je voulais rester sur la terre », confie l’aînée. 

Son frère partageait la même ambition : « Je sais depuis l’âge de 4 ans que je veux travailler à la ferme. Regarder une plante pousser jour après jour, cela me fascinait. Et ça m’émerveille encore ».  

Les deux enfants ont rapidement pris des responsabilités. Philippe s’est impliqué dans les champs, à travers ses études secondaires, alors que Caroline s’est initiée à l’art de la négociation au Marché central de l’époque. « J’ai dû apprendre à prendre ma place », confie pudiquement celle qui, à 22 ans, devait affronter des acheteurs aguerris. 

« Caroline a démontré un caractère qu’on ne connaissait pas d’elle », souligne sa mère, admirative. 

Tous ces efforts n’ont pas été vains. Aujourd’hui, avec sa vingtaine d’employés, la ferme Denis Le Guerrier Fils et Fille dessert les grandes chaînes d’alimentation, avec une production annuelle de quelque 2 000 tonnes de carottes nantaises et de couleurs, ainsi que 1 200 tonnes de betteraves. 

« Si tu penses devenir millionnaire avec l’agriculture, tu n’es pas à la bonne place. Mais c’est un beau mode de vie », résume Denis Le Guerrier, entouré de sa famille.   

Fait maison

Face à un problème d’espace dans son bâtiment d’expédition, Philippe Le Guerrier a complètement imaginé, en 2019, une toute nouvelle unité automatisée de lavage et d’emballage de carottes. « Auparavant, nous n’avions qu’une ligne de production pour laver et emballer les carottes. Cela nous causait un problème à l’automne quand nous ne voulions faire qu’un prélavage avant d’entreposer les légumes. Nous avons donc séparé les deux opérations », explique-t-il. Le producteur a dessiné les plans avec l’aide de l’entreprise Les ateliers de fabrication du Saguenay. La fabrication de cette unité sur mesure a nécessité un investissement de 600 000 $.   

En collaboration avec Les ateliers de fabrication du Saguenay, Philippe Le Guerrier a créé une nouvelle unité automatisée de lavage et d’emballage de carottes.
En collaboration avec Les ateliers de fabrication du Saguenay, Philippe Le Guerrier a créé une nouvelle unité automatisée de lavage et d’emballage de carottes.

Le bon coup de l’entreprise

La production de carottes nantaises biologiques, en collaboration avec les Fermes Belvache, de Sainte-Anne-des-Plaines, a permis à Philippe et Caroline Le Guerrier de faire leur entrée en 2018 dans les supermarchés Métro et Sobeys. Ce projet décisif s’est pourtant fait sur un coup de tête, se rappelle le producteur.

« Nous venions d’assister à une journée de formation sur la culture bio quand j’ai rencontré la famille des Fermes Belvache dans le stationnement. Eux, ils font du grain bio depuis 1998 et moi, je fais des carottes. Alors, on a décidé de mettre nos expertises en commun. Le lendemain, les semences étaient achetées », raconte-t-il.

C’est ainsi que les deux partenaires ont créé la marque CrocBio.

La chaîne Métro s’est aussitôt montrée intéressée par le produit. « Nous étions les premiers à offrir ces carottes en barquette. Quand nous sommes sortis de leur bureau, cela venait de me coûter 250 000 $, mais j’étais reconnu dorénavant comme un fournisseur. Cela me permet d’écouler aussi des carottes conventionnelles », se réjouit Philippe Le Guerrier.   

En collaboration avec Les Fermes Belvache, de Sainte-Anne-des-Plaines, la famille Le Guerrier a créé la marque de carottes nantaises biologiques CrocBio.
En collaboration avec Les Fermes Belvache, de Sainte-Anne-des-Plaines, la famille Le Guerrier a créé la marque de carottes nantaises biologiques CrocBio.
Fiche technique
Nom de la ferme :

Denis Le Guerrier Fils et Fille

Spécialités :

Carotte nantaise et de couleurs, betterave et maïs grain

Année de fondation :

1856

Noms des propriétaires :

Caroline et Philippe Le Guerrier

Nombre de générations :

5

Superficie en culture :

115 hectares

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