Des luzernes améliorées pour faciliter l’absorption de leurs propres protéines

Elle est déjà considérée comme la « reine des plantes fourragères » en raison de sa productivité et de sa richesse en protéines, mais les équipes d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) travaillent d’arrache-pied pour rendre la luzerne encore plus performante, du point de vue tant nutritionnel qu’environnemental. Entretien avec la récipiendaire du plus récent prix leadership de l’Association canadienne des plantes fourragères, Annie Claessens. 

Annie Claessens
Annie Claessens

Augmenter la proportion de protéines, c’est l’objectif de bien des producteurs laitiers. Ce sont les légumineuses, comme la luzerne, qui jouent ce rôle dans l’alimentation animale. Mais pour être bien assimilées, ces protéines ont besoin d’énergie, donc de glucides, qui se retrouvent généralement dans les graminées.  

« Ce qu’on essaie de faire avec la luzerne, c’est d’augmenter sa concentration en glucides, donc en énergie, pour que les micro-organismes du rumen aient assez d’énergie pour prendre toute la protéine de la légumineuse et la transformer en protéine microbienne qui va se retrouver dans le lait », explique la chercheuse, qui précise qu’autrement, sans supplémentation énergétique, ces protéines sont « perdues » et se retrouvent dans l’environnement via l’urée – et donc l’azote – plutôt que dans le lait. 

Une ration idéale pour la transformation laitière

Celle qui dirige aussi la Ferme Phylum, à Saint-Nicolas, sur la Rive-Sud dans la région de Québec, n’a donc pas encore pu mettre ses découvertes à l’épreuve au sein de son propre troupeau de vaches Jersey et Canadiennes, dont elle transforme le lait en fromages, ainsi qu’en crème, crème glacée et yogourt. Une fois les semences multipliées dans un volume suffisant et leur enregistrement réalisé auprès de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA), Annie Claessens anticipe cependant que ses luzernes seraient particulièrement bien adaptées à la transformation laitière.  

Ce qu’on essaie de faire avec cette luzerne-là, c’est du lait fourrager. Pour faire le fromage, on ne met pas ou très peu d’ensilage de maïs parce que ça change la composition du lait. Donc, on essaie de faire en sorte que notre fourrage est optimal pour la production laitière et la production de protéines. Donc, ça serait vraiment une luzerne qui serait très bien adaptée à la transformation laitière.

Annie Claessens

Un processus de longue haleine

Auteure d’une trentaine d’articles scientifiques, Annie Claessens précise que les quatre équipes de « breeders » d’AAC collaborent aussi sur d’autres fronts. En production bovine, par exemple, des semences de luzerne développées à Saint-Augustin afin de diminuer la dormance automnale et de maintenir la tolérance au froid seront testées dans l’ouest du pays sous peu. 

Les équipes d’Agriculture et Agroalimentaire Canada travaillent d’arrache-pied pour rendre la luzerne encore plus performante, du point de vue tant nutritionnel qu’environnemental. Photo : Gracieuseté d’Annie Claessens
Les équipes d’Agriculture et Agroalimentaire Canada travaillent d’arrache-pied pour rendre la luzerne encore plus performante, du point de vue tant nutritionnel qu’environnemental. Photo : Gracieuseté d’Annie Claessens

« On est rendus dans les essais au niveau canadien. On a multiplié les semences des populations qu’on a développées, puis là, on va les tester au champ à partir de 2026. Donc, on va pouvoir avoir des résultats à travers le Canada pour voir si, effectivement, on arrive à avoir une deuxième coupe ou au moins plus de rendement à l’automne », note-t-elle.

Une fois ces tests terminés, le travail ne fait cependant que commencer avant que ces semences améliorées puissent se retrouver aux champs. Annie Claessens précise que le développement de cultivars peut ainsi s’échelonner sur plus d’une vingtaine d’années. Il faut ensuite multiplier les semences afin de pouvoir éventuellement les commercialiser, une étape qui, au Canada, repose entre les mains du secteur privé. 

« Nous, on offre la semence à des compagnies qui, après, ont la permission de la multiplier et de la vendre ici au Canada. Ce qui est long, c’est la multiplication des semences. Ça prend à peu près trois ans avant d’avoir assez de semences pour qu’une compagnie puisse penser la mettre sur le marché et répondre à la demande des producteurs », mentionne celle qui dit juger aussi important de participer à des conférences afin que la science et les connaissances développées puissent être transférées aux champs et se traduire en gains de productivité.