Sous le seuil de 30 %, reconnu comme le point de bascule vers une véritable mixité, les femmes prennent moins la parole et voient leur influence diminuer. Photo : Shutterstock
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S'abonner maintenantDans les conseils d’administration des syndicats agricoles, la mixité ne va pas de soi. Pourtant, un vent de changement souffle tranquillement sur ces instances longtemps dominées par les hommes. Depuis deux ans, la représentation des femmes connaît une progression encourageante, portée par des efforts ciblés sur le terrain. D’après les Agricultrices du Québec, en mars 2024, elles occupaient désormais un siège sur cinq dans l’ensemble des conseils affiliés à l’Union des producteurs agricoles (UPA), avec des avancées plus ou moins significatives à tous les niveaux de gouvernance.
Ce mouvement, encore loin de la parité, rapproche néanmoins le secteur du fameux seuil de 30 %, reconnu comme le point de bascule vers une véritable mixité. Sous ce seuil, montrent de nombreuses études, les femmes prennent moins la parole et voient leur influence diminuer. Inversement, leur présence accrue transforme les dynamiques : les décisions deviennent plus représentatives, plus innovantes, et mieux ancrées dans les réalités sociales.
Face à cet enjeu, des organisations agricoles ont élaboré des stratégies pour accélérer l’intégration des femmes dans leurs CA. Tour d’horizon de ces initiatives qui transforment peu à peu le visage de la gouvernance agricole.
Sollio Groupe Coopératif : un modèle d’équité
Avec 35 % de femmes au sein de son conseil, Sollio Groupe Coopératif se distingue nettement. Six femmes siègent sur les 17 membres, un sommet atteint lors de l’assemblée générale 2025. L’organisation dépasse ainsi l’objectif qu’elle s’était fixé en 2020 d’atteindre 30 % d’administratrices d’ici cinq ans. Dans le réseau de ses coopératives membres, la proportion se situe autour de 24 %, avec des variations d’une région à l’autre.

Cette réussite est le fruit d’un engagement de longue date. En 2005, l’adoption d’un plan d’action pour une représentation équitable des femmes a structuré la démarche. L’un des leviers mis en place a été la création d’un siège Équité au CA de Sollio, actuellement occupé par Marie-Pier Béliveau, copropriétaire de la Ferme Bélichel, producteur acéricole au
Centre-du-Québec.
« Ce rôle donne une voix provinciale aux femmes du réseau, explique Marie-Pier Béliveau, qui est également administratrice chez Vivaco Groupe coopératif depuis 2015. J’ai la chance d’aller à la rencontre de jeunes agricultrices et de les encourager à prendre part à la vie démocratique, même si ce n’est pas nécessairement en siégeant à un conseil. »
Depuis plus de 20 ans, le colloque annuel des coopératrices permet aussi aux participantes d’échanger autour de thématiques comme la démocratie, l’entrepreneuriat ou la relève. L’objectif est double : favoriser le réseautage et mettre en lumière des modèles féminins inspirants. « On y retrouve de plus en plus de jeunes de la relève, ce qui favorise un maillage intergénérationnel très stimulant », indique Andréa Renaud, directrice aux affaires coopératives chez Sollio.
Sollio déploie d’autres actions complémentaires pour favoriser la participation des femmes. Lors de l’assemblée générale annuelle, une rencontre spécifique est réservée aux femmes déléguées et substituts. Elle permet d’aborder concrètement les enjeux qui freinent encore certaines agricultrices : temps requis pour siéger à un CA, nature des responsabilités, stratégies de conciliation travail-famille. Cette approche contribue à réduire le sentiment d’illégitimité, souvent exprimé par les femmes, et à renforcer leur confiance, souligne Andréa Renaud.
À l’échelle locale, plusieurs coopératives organisent aussi des journées Femmes et coopération, où des administratrices témoignent de leur parcours. « Rencontrer des modèles féminins permet de constater que l’engagement est possible, même en jonglant avec les exigences de la conciliation travail-famille », affirme Marie-Pier Béliveau.

PGQ : l’approche personnalisée
Chez les Producteurs de grains du Québec (PGQ), l’approche repose sur des appels personnalisés à la participation. Chaque année, une lettre invite les productrices à assister à l’assemblée générale et à s’engager. « On souligne l’importance de faire entendre leur voix », explique Karine Bergevin, agente aux communications.
Les résultats restent modestes, mais les efforts se poursuivent. Une seule femme siège actuellement au CA provincial – Johanne Pagé, de la Ferme N.J. Pagé dans Lanaudière, 1ère vice-présidente – et 6 des 14 syndicats régionaux comptent au moins une femme.
Depuis 2023, certains syndicats affiliés ont ajouté un poste Agricultrice dans leur conseil, une initiative fortement encouragée par les PGQ.
Éleveurs de porcs du Québec : préparer la relève
Aux Éleveurs de porcs du Québec, la stratégie vise à renforcer la base régionale pour favoriser l’émergence d’une relève provinciale. « On a misé sur les syndicats régionaux comme tremplin vers la fédération », résume Christiane Nadeau, agente à la vie associative.
L’objectif est d’atteindre 32 % de femmes dans les CA – un reflet du bassin réel de productrices porcines – sans fixer d’échéancier, en raison de la complexité du contexte d’affaires. Un plan d’action appuyé sur une charte EDI (équité, diversité et inclusion) adoptée en 2023 soutient les efforts, qui incluent sollicitations ciblées et valorisation de l’engagement féminin.
En 2025, 12 femmes siègent aux CA régionaux affiliés (contre 10 en 2024), et une première femme a rejoint la fédération : Ève St-James, copropriétaire de la Porcherie R. G. D’Amours et présidente des Éleveurs de porcs de l’Estrie.
Les clés pour un changement durable
Malgré les progrès notables, plusieurs freins à la participation féminine persistent. Le plus cité demeure la conciliation entre responsabilités professionnelles, familiales et engagement syndical. Un appui concret de l’entourage et une bonne organisation sont essentiels « Il faut aussi apprendre à faire des choix et laisser tomber la pression de tout faire parfaitement », soutient Marie-Pier Béliveau.

Chloé Freslon, fondatrice du cabinet URelles spécialisé en équité, diversité et inclusion, rappelle l’importance d’un recrutement actif pour faire bouger les lignes. « L’approche ciblée est essentielle. Il faut aller chercher les productrices une à une », insiste-t-elle, soulignant que les femmes ne se projettent pas toujours spontanément dans ces rôles. Identifier les candidates potentielles, leur tendre la main, les encourager personnellement : voilà, selon elle, la stratégie la plus efficace pour accroître la participation féminine aux conseils.

La persévérance est de mise. « On dit souvent qu’il faut approcher une femme trois fois avant qu’elle dise oui. Les hommes, eux, acceptent souvent dès la première sollicitation », souligne Sophie Perreault, directrice générale des Éleveurs de porcs.
Ève St-James plaide en faveur du réseautage.

Souvent, je regarde une salle et je ne sais pas qui est qui. Ce serait utile qu’on se présente les unes aux autres, qu’on s’invite à des soupers. Les hommes le font; nous, on file à la maison. Il faut se créer ces occasions-là.
Chloé Freslon met toutefois en garde contre les approches de façade. « Il faut éviter de donner l’impression que les femmes sont choisies uniquement parce qu’elles sont des femmes. Le critère de compétence doit rester central. » Selon elle, une diversité purement symbolique – ou tokénisme – risque d’être contre-productive si la culture organisationnelle ne change pas. « Si on demande inconsciemment aux femmes de s’adapter à un cadre existant qui ne leur correspond pas, elles se retireront. Il faut créer un environnement réellement inclusif et être prêt à entendre des choses nouvelles », conclut-elle.
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