Une renaissance grâce aux asperges


SAINT-THOMAS — Gaétan et Mario Rondeau n’ont pas vu le déclin subit de la culture du tabac comme une fatalité. À force d’ingéniosité, le père et le fils en ont profité pour transformer leur ferme de Saint-Thomas, près de Joliette, en l’une des plus florissantes aspergeraies du Québec. Mieux encore : ils ont fait découvrir la cerise de terre aux Québécois.

Un malheur ne vient jamais seul, dit le dicton. Au début du millénaire, alors que trois grands cigarettiers cessaient soudainement d’acheter le fameux tabac jaune qui faisait la fortune des tabaculteurs de Lanaudière, Gaétan Rondeau voyait sa maladie dégénérative progresser à une vitesse inquiétante. 

Quelques années plus tôt, cet homme énergique avait reçu un terrible diagnostic. Il souffre de la sclérose latérale amyotrophique (SLA), mieux connue sous le nom de maladie de Lou Gehrig. « Il s’accrochait les pieds à tout moment. Au début, on se disait que s’il tombait, c’était parce qu’il se dépêchait à tout faire en courant. Mais on a découvert que c’était autre chose », raconte son fils Mario. 

Face au verdict médical, le père et le fils n’ont pas baissé l’échine. Ils ont dressé un plan de transfert graduel de l’entreprise, étalé sur quelques années. Si bien qu’ils étaient fin prêts lorsque la tempête parfaite a frappé la ferme.

Le gouvernement provincial offrait une aide financière pour la conversion des fermes. Mais comme une nouvelle culture prend quatre ou cinq ans avant d’être rentable, ce n’était pas évident pour les producteurs qui approchaient la soixantaine. Quelques-uns se sont essayés, mais la plupart ont dû abandonner .

Mario Rondeau

Ce dernier, alors au milieu de la trentaine, a d’abord tenté la culture du cantaloup. Après une bonne première saison, la seconde a été catastrophique. « Ç’a été un été pluvieux. Tous les melons ont mûri en même temps : une perte de 50 000 $ en partant. Tout allait bien », ironise-t-il.

Une belle occasion

C’est alors qu’un voisin, à la recherche d’une relève, leur a offert d’acheter son aspergeraie. L’engouement pour ce légume avait surgi, une dizaine d’années plus tôt, à l’initiative d’autres anciens tabaculteurs de Lanaudière et de la Mauricie. Ces derniers avaient su mettre à profit leurs sols sablonneux pour ajouter ce légume aux racines longues au panier d’épicerie des Québécois.

« Honnêtement, je n’avais jamais mangé une asperge fraîche avant d’en faire pousser », confie Mario Rondeau en riant.

Quelques jours après Pâques, Mario Rondeau n’avait pas besoin de creuser très profondément pour trouver des tiges d’asperges, alors qu’elles commençaient à se frayer un chemin hors de terre.
Quelques jours après Pâques, Mario Rondeau n’avait pas besoin de creuser très profondément pour trouver des tiges d’asperges, alors qu’elles commençaient à se frayer un chemin hors de terre.

Soucieux d’offrir un produit de première qualité, le nouveau cultivateur d’asperges n’a pas hésité dès le départ à faire venir un consultant français de réputation internationale, qui lui a enseigné les secrets de cette culture millénaire. Encore aujourd’hui, il assiste régulièrement à des réunions techniques à l’étranger, où il peut échanger avec d’autres producteurs « à livre ouvert, sans aucun enjeu de compétition », souligne-t-il.

C’est ainsi qu’il a appris l’existence de l’asperge violette, ainsi que le fort penchant des Européens pour l’asperge blanche. Introduite à l’origine dans ses champs « pour être différent », cette dernière variété lui a ouvert les portes des grands restaurants du Québec. 

Le chef du Toqué! a su que je cultivais des asperges blanches. Il a demandé à venir y goûter et il les a aussitôt mises sur son menu. À partir de là, les autres restaurants ont tous commencé à m’appeler. Quand on va les ­visiter, on est reçus comme des rois.

Mario Rondeau

La marque Primera, créée par ce dernier, n’est pas seulement réputée pour la qualité de ses produits. Avec une production de quelque 180 000 livres d’asperges par année, elle est désormais considérée comme l’une des cinq plus grosses aspergeraies du Québec. 

Une seconde découverte

Les cerises de terre dans tout ça ?  « Ça vient du frère de mon père », raconte Mario Rondeau. « Il en était maniaque. Il en mangeait tout le temps et il en faisait goûter à tout le monde. Nous avons donc fait un test et nous nous sommes rendu compte que cela poussait bien. »

Et se vend bien, ajoute-t-il. Pourtant, il y a 20 ans, ce fruit était encore méconnu des Québécois. Aujourd’hui, avec une production sur 17 acres, Primera est l’une de deux grandes productrices québécoises de cerises de terre.

Gaétan Rondeau, aujourd’hui âgé de 80 ans, demeure actif à la ferme malgré sa mobilité réduite. Toujours animé d’une étonnante énergie, il fait pousser assez de tomates et de concombres pour nourrir plusieurs familles. « Il est inspirant », conclut son fils, avec ­admiration.  

Mario Rondeau prépare William Dagenais à prendre sa relève dans quelques années. Employé depuis trois ans à la ferme, ce diplômé en techniques agricoles est aussi devenu le copain de la fille de Mario Rondeau.
Mario Rondeau prépare William Dagenais à prendre sa relève dans quelques années. Employé depuis trois ans à la ferme, ce diplômé en techniques agricoles est aussi devenu le copain de la fille de Mario Rondeau.

Fait maison

La récolte d’asperges requiert beaucoup de main-d’œuvre, car elle ne peut pas être mécanisée. Chaque tige doit être coupée à la main avant d’être placée dans des paniers. Mario Rondeau a donc créé une récolteuse motorisée pour faciliter le travail de ses ouvriers agricoles. Le petit véhicule de son invention permet d’avancer dans le rang à basse vitesse au ras du sol. Son pilotage se fait à l’aide de deux pédales, ce qui laisse les deux mains libres au travailleur pour couper les asperges et les placer dans des paniers à ses côtés. 

William Dagenais, employé chez Primera, fait la démonstration de la récolteuse créée par Mario Rondeau pour faciliter le travail dans les champs.
William Dagenais, employé chez Primera, fait la démonstration de la récolteuse créée par Mario Rondeau pour faciliter le travail dans les champs.

3 conseils pour… savoir bien apprêter l’asperge

L’asperge violette

Elle est 20 % plus sucrée que la verte. On doit la manger crue ou très peu cuite pour en conserver à la fois la couleur et la saveur. Il est recommandé de la couper en tronçons pour la servir en salade ou en crudités avec une trempette.

L’asperge blanche

Elle possède un goût de noisette et un goût plus fin, ce qui la rend attrayante pour les chefs des grands restaurants. Comme elle est cultivée sous terre, elle doit être épluchée comme tout ce qui pousse dans le sol. On la fait bouillir dans l’eau salée pendant 10 à 12 minutes pour la servir avec une sauce hollandaise.

L’asperge verte

Asperge la plus connue, elle se classe en trois grosseurs : petite, moyenne et grosse. On fait cuire la petite à la vapeur d’une à deux minutes pour conserver sa texture croquante. La moyenne peut être cuite au four ou au bain vapeur. Et la grosse fait la joie des amateurs de BBQ. On la fait cuire pendant six minutes, en la retournant à mi-cuisson, avec un peu d’huile d’olive, de vinaigre balsamique et de fromage parmesan.

Il faut savoir préparer chaque variété d’asperges pour mieux les savourer. 

Mario Rondeau
Photo : Archives/TCN
Photo : Archives/TCN
Fiche technique
Nom de la ferme :

Primera

Spécialités :

Culture d’asperges, de courges et de cerises de terre

Année de fondation :

1972

Noms des propriétaires :

Mario et Gaétan Rondeau

Nombre de générations :

2

Superficie en culture :

70 acres

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