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S'abonner maintenantJe suis une relève agricole. Ça fait cinq ans que j’ai ma ferme. Et depuis que je suis en affaires, chaque année, je vois des fermes mettre la clé dans la porte.
Pas dans les journaux.
Dans mon réseau.
Dans mon quotidien.
Ce sont des collègues. Des voisins. Des fermes qui tenaient encore debout il y a peu de temps. Des entreprises sérieuses, portées par des gens compétents, engagés, passionnés. Des producteurs qui faisaient leurs calculs, qui travaillaient fort, qui croyaient encore que ça allait finir par tenir.
Je les vois fermer parce qu’un matin, quelqu’un m’écrit pour dire qu’il arrête. Parce qu’un producteur n’est plus au marché. Parce qu’une serre reste vide au printemps. Ces fermetures ne font pas la une, mais elles s’accumulent. Et à force de s’accumuler, elles ne sont plus des exceptions : elles deviennent un signal.
Quand l’annonce est sortie que [les Productions Horticoles] Demers se protégeait de ses créanciers, suivie de la fermeture de plusieurs fermes serricoles et verticales, je n’ai pas été surprise. J’ai surtout ressenti un poids de plus. Parce que sur le terrain, ça fait longtemps qu’on sent que quelque chose ne tient plus. Peu importe le modèle, peu importe l’échelle, produire au Québec est devenu une prise de risque constante.
Ce qui choque davantage, c’est de savoir que plusieurs de ces projets ont été financés avec de l’argent public. J’ai vu passer les annonces, les montants, les discours sur l’innovation. Puis, quelques années plus tard, j’ai vu les portes fermer. Cet argent-là, c’est le nôtre. Celui des citoyens. Celui des producteurs aussi, qui paient leurs impôts comme tout le monde. Et après? On passe à autre chose. Comme si ces échecs n’exigeaient pas qu’on s’arrête sérieusement pour comprendre ce qui ne fonctionne pas.
Il faut le dire sans détour : nous ne sommes pas équitables avec les producteurs d’ici. Cette iniquité n’est pas marginale. Elle est au cœur du modèle agricole actuel.
Produire au Québec signifie respecter des normes environnementales, sanitaires et sociales élevées. Ce sont des choix collectifs. Mais ces choix ont un coût réel, que les producteurs assument seuls, sur le terrain, jour après jour. Or, ce coût n’est pas reconnu dans le prix payé aux producteurs. On exige beaucoup, puis on met ces mêmes fermes en concurrence directe avec des produits importés qui ne respectent ni les mêmes règles ni les mêmes coûts. Cette comparaison est faussée, mais elle structure le marché.
Aux décideurs politiques, la question est incontournable : combien de fermes devront encore fermer avant qu’on reconnaisse que le modèle actuel ne fonctionne plus?
Combien de relèves devront abandonner avant que l’on comprenne que la sécurité alimentaire repose sur des fermes viables, pas seulement sur des discours et des programmes ponctuels?
Je fais partie de la relève agricole. J’ai choisi ce métier en sachant qu’il ne serait pas facile. Mais je refuse d’accepter que voir des fermes fermer chaque année devienne la norme. Nourrir les gens est l’un des plus beaux métiers qui soient. Encore faut-il nous donner, collectivement, les moyens de continuer à le faire.
Si nous voulons une agriculture forte, il faudra cesser de faire porter aux producteurs le poids d’un système qui n’est pas équitable envers eux. Sinon, les rangs continueront de se vider. Et un jour, il sera trop tard pour prétendre que nous ne savions pas.
Sarah Lussier, copropriétaire de la Ferme Verti inc.