Votre opinion 23 janvier 2026

Le groupe Messenger

Je ne suis pas agricultrice, mais je suis mariée à un agriculteur. Du haut de mes 37 ans, j’ai passé 22 ans de ma vie avec lui. Dans son monde qui ne sera jamais totalement le mien, mais presque. Avec le temps, c’est devenu ma réalité et je ne l’échangerais pour aucune autre réalité. 

Ce n’est pas dans ma famille qu’on peut débarquer sans prévenir. Non, c’est chez ces agriculteurs, débordés. Eux, ils ont le temps. Étrange, non!? Voyez-vous, c’est que pour eux, la vie et le travail, c’est une seule et même chose. La famille, les vaches, le couple, la mécanique, les amis, la comptabilité. Une promenade en famille et une inspection des champs sont une seule chose. 

Au fil du temps, ce sont ces gens de qui je suis restée le plus proche. De par ce privilège que j’ai d’être l’intrus parmi eux, je les observe parfois.

Nous avons un groupe Messenger. De l’Abitibi au Centre-du-Québec, en passant par les Laurentides, ces bribes de vies sont extraordinaires à observer.

J’en suis venue à la conclusion que cette absence de distinction entre travail et famille permet que peine et réussite, stress et fierté, se côtoient. Dans un même segment de conversation, on annonce une naissance et, entre deux félicitations, se glisse la question suivante : « Savez-vous si nous payons le transport sur le lait donné au programme de don de lait? » Puis, cette question trouve immédiatement la réponse et les félicitations reprennent. C’est banal et magnifique de par ce simple fait qu’à ce moment-là, cet agriculteur avait besoin d’une réponse, et personne ne lui reprochera l’absence des félicitations d’usage. Il les fera d’ici 2 jours, de manière totalement hors propos, au travers d’une conversation sur la location de quota. Parce que la vie et le travail sont imbriqués et inexorablement indissociables.

Ces gens ne se reprochent jamais une absence ou une maladresse sociale. Ils vivent au rythme du vivant. C’est un rythme à la fois incessant et étrangement paisible. Dans ce groupe, il est acceptable d’être en colère au milieu d’une bonne nouvelle. D’être fier à travers l’annonce d’un suicide. C’est d’une déstabilisante beauté, ce droit d’être. 

Évidemment, ils n’ont pas conscience d’être extraordinaires. C’est donc pour eux et peut-être pour toutes les épouses, les époux, les fils et les filles d’agriculteurs que j’essaie de mettre en mots ce phénomène. Ce sentiment de liberté, au milieu de toutes ces responsabilités quotidiennes. Moi qui n’aurais aucune réelle utilité advenant une fin du monde, j’aurai au moins fait ça!

Parce que oui, mes chers agriculteurs, au cas où vous en doutiez, vous serez les seuls à encore devoir travailler!