La banane de Saint-Eustache se vend 5 $ pour une grappe de six fruits, mais le prix ne freine pas les consommateurs qui les achètent encore verts pour les faire mûrir à la maison. Photos : Christinne Muschi/La Presse Canadienne
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S'abonner maintenantNous ne marchons que quelques secondes dans un air épais d’humidité avant qu’apparaisse un premier bananier avec une belle grappe de bananes pas encore tout à fait mûres, puis un autre et ensuite plusieurs arbres remplis d’agrumes ou en fleurs, des papayes, des grenadiers avec de minuscules grenades dont la seule explosion éventuelle en sera une de saveur, et ainsi de suite.
Et pourtant, nous ne sommes pas dans la jungle tropicale, mais bien au cœur de l’hiver québécois dans l’étonnante Pépinière Éco-Verdure de Saint-Eustache, au nord-ouest de Montréal, qui s’apprête à consacrer une serre de 8 750 pieds carrés entièrement à la production surtout de bananes, mais aussi d’autres fruits exotiques.
« Il y a trois ans, quand j’ai dit « Pa, on essaie ça », même là, je ne croyais pas que ça allait fonctionner. C’était expérimental. Mais je me suis dit : pourquoi pas? » raconte Myriam Claude, dont le cerveau est lui-même une pépinière d’idées qui se bousculent et que d’aucuns qualifieraient, à tort, de saugrenues. Elle s’est donc mise à la tâche de prouver à son père, Jacques Claude, propriétaire de l’entreprise familiale, que ce qu’elle-même croyait impossible, il n’y a pas si longtemps, était possible.
1 500 bananes en deux mois
« Quand j’ai planté les bananiers, dès qu’ils ont produit des bananes après six mois – la première fleur est sortie dès que je l’ai planté –, il a compris que ça fonctionnait, puis qu’il fallait miser là-dessus », explique Myriam Claude. Deux bananiers, ça ne fait pas beaucoup de bananes, direz-vous. Détrompez-vous. « Avec deux plants, j’ai eu six grappes de 250 bananes en deux mois et j’ai tout vendu très vite. » Faites le calcul : on parle ici de 1 500 bananes en deux mois avec deux plants.
Maintenant, imaginez la grande serre mentionnée plus haut. « Je vais avoir au moins 100 à 150 plants. Ensuite, chaque plant va se diviser en trois troncs par exemple, donc chaque plant va me donner trois grappes. Il va y en avoir, de la banane! » s’exclame la serricultrice avec un grand sourire. Cette fois, le calcul devient vertigineux : à 100 plants, on parle de 75 000 bananes à chaque récolte et de plus de 110 000 si on monte à 150 plants.
Un tout autre fruit
La banane pourrait être vue comme un curieux choix, puisqu’il s’agit d’un des fruits les moins chers sur le marché. La banane de Saint-Eustache, elle, se vend 5 $ pour une grappe de six fruits, mais « je n’ai même pas le temps de les vendre jaunes. Les gens achètent et disent qu’ils vont les faire mûrir à la maison ». La raison de cet engouement va bien au-delà de la volonté – quand même bien exprimée des clients – de favoriser l’achat local, explique Jacques Claude.
Ce n’est pas du tout comme les bananes qui viennent du marché. Premièrement, elles ont beaucoup plus de goût, et elles sont plus riches. Tu en manges une et tu n’as pas le goût d’en manger une deuxième parce tu es rassasié. C’est vraiment, vraiment bon.
« Dès que les gens y ont goûté, ils en veulent d’autres parce que ça ne goûte vraiment pas la même chose. Elle est extrêmement « bourrante ». Moi, c’est mon déjeuner. Elle me soutient jusqu’à une ou deux heures. Elles sont denses », renchérit Myriam Claude en expliquant que la banane importée est transformée par la présence de préservatifs pour lui permettre de se rendre chez nous en bon état. « J’ai l’impression que ça goûte le styrofoam », laisse-t-elle tomber sans appel.
Myriam Claude carbure à l’innovation. La pépinière, qui vend, par exemple, tout ce qu’il faut pour aménager un bassin d’eau, est elle-même remplie de ces bassins à l’intérieur qui produisent l’humidité requise. Et ces bassins sont remplis de koï – des carpes japonaises – qui s’insèrent dans la chaîne alimentaire. « Au début, on arrosait normalement et j’ai dit à mon père qu’il faudrait amener une part d’engrais, un fertilisant qui pourrait booster un peu. Et je me suis dit qu’on pourrait essayer avec l’eau des poissons. Je n’ai jamais eu autant de bons résultats! Un arrosage sur trois, je passe avec ma chaudière dans mes bassins et je vais gratter les roches, ce qui fait qu’il y a de l’algue, les déchets des poissons, du nitrate qui se transforme en azote. L’azote va aider la verdure, renforcer le plant contre les maladies. J’ai eu les meilleurs résultats depuis que je fais ça et maintenant, je l’utilise pour toutes mes autres sortes d’agrumes. »

Des fruits impensables au Québec
Des sortes d’agrumes, il y en a : calamondin, citron, citron caviar, citron rose, citron Ponderosa, lime, lime rouge, key lime, oranges, tangerines. En plus des papayes et pommes grenades déjà mentionnées, la jeune femme expérimente aussi avec l’ananas, le fruit de la passion, la goyave, le kumquat, la figue et la mangue. Des noix de coco étaient à produire d’immenses tiges à notre passage et ses yeux s’illuminent de bonheur lorsqu’elle parle du cacao. Même la modeste banane ne suffit pas. « On a des bananes spéciales qui s’en viennent. Des bananes bleu turquoise, des bananes roses, des rouges, des grosses comme des courges. Je ne savais même pas que ça existait. Je pousse mes recherches là-dedans parce qu’on veut ça. »
« C’est pour ça que je veux faire des fruits exotiques; personne n’en fait. Je ne veux pas faire ce que les autres font », conclut-elle en riant de bon cœur.
