Forêts 24 octobre 2025

La croissance d’une forêt : trois forces en action


Quand on pense à la forêt, on l’imagine souvent comme un ensemble d’arbres qui grandit paisiblement, année après année. Pourtant, la réalité est beaucoup plus dynamique : des arbres se développent, d’autres meurent et de nouveaux prennent racine. 

Ces trois phénomènes – croissance, mortalité et recrutement – déterminent l’accroissement net d’une forêt. Comprendre ce cycle permet de mieux la gérer et de préserver sa valeur, que ce soit pour le bois, pour la faune, ou tout simplement pour le plaisir de la contempler.

Schéma de l’accroissement net

1. La croissance : le cœur du rendement forestier

La croissance, c’est l’augmentation de volume des arbres encore vivants. Elle dépend de plusieurs facteurs :

  • L’espèce : Un peuplier grandit rapidement, mais ne vit pas longtemps. L’épinette noire, l’érable à sucre et le bouleau jaune poussent plus lentement, mais produisent un bois durable et vivent plus longtemps.
  • L’âge de l’arbre : Les jeunes arbres grandissent vite en hauteur; les arbres adultes gagnent surtout en diamètre et en volume.
  • La densité : Trop serrés, les arbres ralentissent leur croissance en raison de la compétition; trop espacés, ils produisent plus de branches et du volume par hectare est perdu puisque l’utilisation des ressources n’est pas optimisée. C’est donc l’équilibre entre les deux qui optimise la croissance.
  • Le sol et le climat : Un sol fertile et qui s’égoutte facilement accélère la croissance; un sol pauvre ou trop humide la limite. Un climat froid et rigoureux ralentit la croissance.

Les arbres survivants ont un potentiel de croissance significatif. Chaque année, ils prennent du diamètre et gagnent en volume. Par exemple, les arbres aux cimes plus développées ou ceux dont la compétition des voisins est moins importante peuvent pousser plus vite, car ils reçoivent davantage de lumière. Cette croissance constante contribue de façon majeure à l’accroissement net de la forêt. 

Conseil pratique : Si vos arbres sont trop serrés, une éclaircie commerciale ou une coupe jardinatoire peut redonner de l’espace aux meilleurs sujets, leur permettant de croître plus vite et de produire un bois de plus grande valeur.

2. Le recrutement : la relève de la forêt

Le recrutement, c’est l’arrivée de nouveaux arbres qui atteignent une taille suffisante. Par exemple, en foresterie, on considérera le volume d’un arbre lorsque son tronc atteindra au moins 9,1 cm de diamètre à hauteur de poitrine (DHP, mesuré à 1,3 mètre du sol). Le recrutement provient de :

  • La régénération naturelle : Lorsque des semis issus de graines tombent au sol ou par l’entremise de rejets de souche.
  • La plantation : Lorsque l’on plante des arbres pour combler un manque ou pour favoriser certaines essences
  • La régénération assistée : Lorsque, par exemple, l’on dégage de jeunes semis existants pour qu’ils ne soient pas écrasés par la végétation concurrente.

Un bon recrutement est crucial, car il assure la continuité de la forêt, tant pour la production de bois que pour ses services écologiques. Par exemple, après une coupe partielle dans une forêt mélangée, la lumière qui atteint le sol pourrait stimuler la germination de semis d’érables, de bouleau jaune ou de sapin baumier. En quelques années, on peut voir apparaître une véritable pépinière naturelle. Celle-ci contribue à façonner un milieu de vie diversifié qui profite aussi à la faune qui y trouve nourriture, gîte et couvert. À mesure que ces jeunes arbres poussent côte à côte, leurs branches commencent à s’entremêler : c’est ce qu’on appelle l’obstruction latérale, une mesure utilisée en aménagement faunique pour déterminer la qualité d’un habitat.

Conseil pratique : Penser au recrutement, c’est préparer la forêt de demain. Cela passe par des interventions qui favorisent l’installation et la croissance des jeunes pousses, en contrôlant l’ouverture du couvert forestier en fonction des besoins des espèces désirées. En favorisant le recrutement d’espèces diversifiées et adaptées au climat futur, on prépare dès aujourd’hui une forêt plus résiliente face aux changements climatiques.

3. La mortalité : quand la forêt fait le ménage

Dans la nature, rien ne dure éternellement. C’est aussi vrai pour les arbres, qu’un propriétaire intervienne ou non dans son boisé. Chaque année, certains meurent pour différentes raisons :

  • La compétition : Les arbres se disputent la lumière, l’eau et les nutriments. Les plus faibles finissent par dépérir.
  • Les insectes et maladies : Par exemple, l’agrile du frêne ou la tordeuse des bourgeons de l’épinette peuvent causer d’importants dommages, tout comme la rouille vésiculeuse du pin blanc ou le chancre nectrien de l’érable.
  • Les perturbations naturelles : Tempêtes de vent, verglas, feux de forêt ou sécheresses endommagent la végétation.
  • La vieillesse : Comme tout être vivant, les arbres ont une durée de vie limitée.

La mortalité n’est pas qu’une perte. Elle joue un rôle important : elle ouvre de l’espace et de la lumière pour que de nouveaux arbres puissent croître. De plus, les arbres morts (communément appelés chicots) nourrissent les sols, abritent les champignons, servent de refuge aux oiseaux et insectes et enrichissent la biodiversité.

Conseil pratique : Intervenir, c’est sélectionner les arbres à récolter pour limiter les pertes naturelles et améliorer la santé de la forêt. En intervenant, le propriétaire peut réduire la mortalité et augmenter la productivité. En maintenant quelques gros chicots sécuritaires par hectare ainsi que des débris ligneux au sol, il contribuera également à la biodiversité.

Morale de l’histoire : une forêt, « ça se pilote » 

Si on mélange les trois forces :

  • Moins de mortalité grâce au retrait ciblé des arbres faibles et mourants.
  • Plus de croissance pour les arbres restants que l’on aura dégagés.
  • Davantage de recrutement pour assurer la relève.

On obtient une forêt qui se régénère, crée des habitats diversifiés, gagne en valeur et reste productive plus longtemps.

Une forêt est toujours en évolution. En comprenant ces trois forces, le propriétaire peut la voir prospérer, non seulement pour produire du bois de qualité, mais aussi pour qu’elle demeure un espace vivant et riche pour les générations futures.

De la théorie à la pratique : le contexte de la forêt privée québécoise

Les données des placettes permanentes1 montrent bien comment les trois forces façonnent l’accroissement net de la forêt privée. Entre 1979 et 2016, la croissance des arbres survivants est passée de 2,7 à 3,0 m³/ha/an, tandis que le recrutement de nouveaux arbres a progressé de 0,5 à 0,8 m³/ha/an. Dans le même temps, la mortalité a reculé de -1,4 à -0,8 m³/ha/an. Résultat : l’accroissement net a presque doublé pendant cette période, passant de 1,8 à 3,0 m³/ha/an. Ces tendances illustrent la vitalité de la forêt privée et son rôle essentiel dans la production de bois au Québec.

De la théorie à la pratique : le contexte des érablières

Dans une étude menée dans 14 érablières du sud du Québec2, on a constaté que les arbres survivants dans les parcelles jardinées poussaient au même rythme, ou légèrement plus rapidement, que ceux des parcelles intactes. Le recrutement était environ deux fois plus élevé dans les parcelles jardinées. De plus, la perte de volume due aux arbres morts était environ deux fois moindre dans les parcelles ayant reçu une coupe de jardinage bien planifiée. Résultat : l’accroissement net était deux fois plus élevé dans les parcelles jardinées.

Dans une autre étude, réalisée dans de jeunes érablières éclaircies3, on a observé une croissance des arbres survivants un peu inférieure après une éclaircie forte étant donné que l’accroissement après éclaircie se faisait sur beaucoup moins d’arbres. L’étude montre cependant que les arbres situés à moins de 5 mètres d’un sentier de récolte avaient un gain de diamètre supérieur comparativement à ceux plus éloignés, profitant d’un meilleur dégagement. Le recrutement était deux fois plus élevé dans les parcelles éclaircies que dans les parcelles témoins. La mortalité était quatre fois plus faible dans les parcelles éclaircies. Résultat : l’accroissement net était 33 % plus élevé dans les parcelles éclaircies au cours des premières années, mais l’ampleur du gain augmentait graduellement sur 15 ans après l’éclaircie.

Complément

Des fiches techniques simplifiées portant sur les espèces en situation précaire, l’aménagement faunique et la biodiversité, incluant les éléments relatifs aux chicots (section consacrée aux habitats), sont accessibles sur foretprivee.ca/biodiversite.


1 Ministère des Ressources naturelles et des Forêts (2024). Bilan quinquennal de l’aménagement durable des forêts 2018-2023. Fiche technique : Comment évolue la croissance des forêts? Gouvernement du Québec, ministère des Ressources naturelles et des forêts. 7 p.  2 Majcen, Z., S. Bédard et S. Meunier, 2005. Accroissement et mortalité quinze ans après la coupe de jardinage dans quatorze érablières jardinées du Québec méridional. Gouvernement du Québec, ministère des Ressources naturelles et de la Faune, Direction de la recherche forestière. Mémoire de recherche forestière n° 148. 39 p3 Bédard, S., M. -M. Gauthier, F. Guillemette et R. Ouimet, 2018. Effets après 5 ans de l’éclaircie commerciale et de l’amendement du sol sur la production de jeunes érablières en Estrie. Gouvernement du Québec, ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Direction de la recherche forestière. Note de recherche forestière nº 149. 18 p.