Acériculture 24 janvier 2025

L’entaillage sous le latéral pour une exploitation durable de la ressource acéricole 

Chaque année, plusieurs dizaines de millions d’érables sont entaillés en Amérique du Nord pour la production acéricole. Au fil des ans, les techniques d’entaillage se sont modernisées dans un souci d’efficacité, de rentabilité et de protection de la ressource à long terme.

Traditionnellement, l’entaillage a été pratiqué en perçant les érables au printemps pour la collecte de la sève par tubulure, à un niveau au-dessus du tube latéral afin d’assurer une pente suffisante pour l’écoulement naturel de la sève dans le réseau de collecte. Cette pratique avait aussi pour but de prévenir le retour de sève vers les entailles avec la baisse des températures en fin de journée.

Or, depuis quelques années, certains producteurs voient l’intérêt d’entailler les érables en dessous de la ligne latérale pour de multiples raisons. La principale est pour avoir accès à une plus grande surface de bois sain sur le tronc. Cela s’explique par le fait que l’érable produit, à la suite de l’entaillage, une zone de compartimentation à l’intérieur du tronc qui permet d’isoler la blessure laissée par l’entaille et d’éviter sa propagation. Cette zone interne devient alors improductive pour les entailles à venir, car la sève ne peut plus y circuler normalement. 

Dans les érablières où la croissance des érables est faible, les années d’entaillage au-dessus du latéral se sont multipliées, ou la dimension et/ou le nombre d’entailles par année étaient élevés, la disponibilité du bois sain pour l’entaillage devient limitée et les probabilités d’entailler dans du bois compartimenté non productif est plus élevée, ce qui pénalise la récolte de sève. En optant pour un patron d’entaillage respectant l’espacement nécessaire des entailles d’une année à l’autre en fonction de leur taille et nombre, on minimise les probabilités d’entailler dans du bois compartimenté. Si, de surcroît, on élargit la zone d’entaillage en se donnant la possibilité d’entailler sous le latéral, on vient optimiser davantage l’exploitation de la surface du tronc et assurer la durabilité d’une récolte optimale de la sève. 

Tout cela bien entendu à la condition que la technique d’entaillage sous le latéral soit aussi performante que celle au-dessus du latéral. L’entaillage sous le latéral pourrait, en outre, induire des points où la sève pourrait stagner dans la tubulure, favorisant la croissance microbienne et pénalisant la récolte de sève. Cela particulièrement lorsque cette sève a la possibilité de remonter dans l’entaille par le phénomène d’aspiration inverse occasionné par les fluctuations de température. 

C’est dans le but d’étudier cette technique et de valider son potentiel que le Centre ACER, en collaboration avec les conseillers acéricoles du MAPAQ et le club d’encadrement technique en acériculture de l’Est, a réalisé une étude qui a été récemment publiée (Rademacher et al. 2024. “Tapping below the lateral line does non reduce maple sap yield or quality.” Trees, Forests and People, 18 : 100712).


Figure 1. Illustration du dispositif expérimental à l’érablière du Centre ACER à Saint-Norbert-d’Arthabaska et celle associée au Club d’encadrement technique en acériculture de l’Est à Lejeune montrant la répartition des hauteurs d’entailles étudiées en fonction des différentes lignes des systèmes de collecte de la sève.

Dans le cadre de cette étude, on a fait la récolte de la sève sous haut vacuum avec des lignes de 5/16 po de diamètre dans deux érablières où les entailles ont été faites à différentes hauteurs au-dessus et en dessous du latéral pour deux années de récolte (Fig. 1). 

Figure 2. Mesure précise de la hauteur des entailles par rapport au tube latéral (à gauche) et entaillage sous le latéral en formant une boucle avec la chute (à droite).

Pour certaines lignes, les entailles étaient appariées (une au-dessus et l’autre en dessous) sur les mêmes arbres, tandis que pour d’autres lignes, les entailles étaient soit au-dessus ou en dessous du latéral pour une même ligne. Les hauteurs des entailles par rapport au latéral étaient mesurées (Fig. 2a) et variaient en fonction de la ligne (A à F), de l’érablière (Saint-Norbert ou Lejeune) et de la saison de production (2022 à 2024). Toutes les entailles réalisées sous le latéral ont été faites en prenant soin de former une boucle avec la chute pour assurer une certaine pente à la sortie de la sève du chalumeau. 

Pour le suivi du dispositif, le volume de sève récoltée quotidiennement de chacune des lignes était mesuré à l’aide de compteurs d’eau calibrés, de même que le degré Brix de la sève. De plus, des échantillons de sève ont été prélevés à différents moments de la saison pour certaines lignes afin de mesurer son pH ainsi que son niveau de contamination microbienne par ATP-bioluminescence. Ces dernières mesures ont été réalisées dans le but d’évaluer la qualité de la sève provenant des différentes lignes et hauteurs d’entaillage.

Figure 3. Résultats sur le volume de sève récoltée (a) et sur le degré Brix de la sève (b) en fonction des différentes hauteurs d’entaillage par rapport au tube latéral.

Les résultats obtenus ont montré une très faible augmentation et diminution dans le volume moyen de sève récoltée pour les entailles placées aux hauteurs extrêmes, 60 cm au-dessus et en dessous du latéral. Le modèle mathématique calculé montre cependant que ces différences sont marginales et que dans l’ensemble, il n’y a pas de tendance claire de l’effet de la hauteur de l’entaille sur le volume de sève récoltée (Fig. 3a). Dans les essais réalisés, il a surtout été constaté que le maintien du vide au niveau souhaité avait plus d’incidence sur le volume de sève récolté comme cela a déjà été rapporté dans d’autres essais (Lagacé et collab. 2019). 

De la même façon, le modèle mathématique calculé a montré une légère augmentation du degré Brix de la sève pour les entailles placées au-dessus du latéral sans que cette différence soit considérée comme statistiquement significative (Fig. 3b). Les écarts mesurés étaient faibles et à l’intérieur de la précision du réfractomètre et étaient aussi conformes à la tendance déjà rapportée d’une légère augmentation de la concentration en sucre en fonction de la hauteur de prélèvement sur le tronc (Rademacher et collab. 2023). 

Pour ce qui est de l’effet de la hauteur d’entaillage sur la qualité de la sève, la figure 4 rapporte les résultats de comptes microbiens par ATP-bioluminescence et du pH de la sève. Les résultats montrent encore une fois qu’il y a peu de changement dans la qualité de la sève (ATP et pH), par rapport à la hauteur de l’entaille et le fait d’entailler au-dessus ou en dessous du latéral. Il faut rappeler cependant que les résultats ont été obtenus pour les entailles placées sous le latéral, en formant une boucle avec la chute de ces entailles et un haut niveau de vide. On peut supposer que la boucle a pu avoir eu une incidence sur les résultats obtenus, sans pour autant pouvoir l’affirmer catégoriquement puisqu’aucun résultat n’a été obtenu avec des entailles sans boucle avec la chute. Cet effet resterait à confirmer par d’autres essais. Dans les conditions testées, cependant, il est clair que le fait d’entailler sous le latéral n’affecte pas significativement la qualité de la sève récoltée. 

Les résultats obtenus de cette étude montrent qu’il n’y a pas d’effet important et significatif d’entailler sous le latéral autant en termes de productivité à l’entaille (volume de sève et degré Brix) que pour la qualité de la sève (ATP et pH). L’étude a toutefois mis en évidence d’autres paramètres à tenir en compte lorsque vient le temps d’entailler sous le latéral. Par exemple, la longueur de la chute doit être suffisante pour rejoindre les parties du tronc sous le latéral et former une boucle avec la chute. De plus, il faut prêter une attention particulière lors de l’entaillage sous le latéral afin de ne pas déformer l’entaille au perçage à cause du mauvais positionnement de l’opérateur. Une entaille de qualité est primordiale pour le maintien du vide et une récolte optimale de la sève. Enfin, la hauteur du tube latéral et l’épaisseur de la couverture de neige durant la période d’entaillage vont avoir un impact sur la décision d’entailler ou non sous le latéral. Pour certaines saisons, il sera plus judicieux de ne tout simplement pas entailler sous le latéral pour ces raisons. 

Somme toute, les résultats de cette étude indiquent qu’il n’y a pas de conséquence négative majeure à entailler sous le latéral et laissent entrevoir la possibilité d’augmenter la surface de la zone d’entaillage dans le but d’optimiser l’exploitation durable de la ressource acéricole.


Ce projet a été financé grâce à la participation du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec par l’entremise du Partenariat canadien pour une agriculture durable.