À coeur ouvert 27 mars 2026

Se sentir outsider, même quand on nourrit le monde

Annette n’est pas issue d’une famille agricole. Chez elle, on ne parlait ni de récoltes, ni de semences, ni de vêlages autour de la table. Pourtant, dès l’enfance, elle a été exposée à ce milieu grâce à un voisin producteur et des étés passés à lui donner un coup de main. Très tôt, elle a attrapé la piqûre. Ce monde-là, elle s’y sentait étrangement à sa place, comme si quelque chose en elle reconnaissait déjà cette façon de vivre.

Un jour, Annette a pris une décision qui a surpris plusieurs membres de son entourage : créer sa propre entreprise agricole. Un projet exigeant, risqué, souvent incompris. Pendant que des personnes autour d’elle parlent de stabilité, de semaines de travail bien encadrées et de vacances planifiées, elle parle d’insémination, de météo et de gestion de troupeau. Malgré des doutes et des peurs bien légitimes, elle se sent dans son élément et elle a l’impression, pour la première fois, d’être exactement là où elle doit être. Toutefois, elle ressent cela essentiellement à l’intérieur de sa ferme. À l’extérieur, un malaise persiste.

Lors de sorties sociales, même avec des amis de longue date, Annette se sent souvent comme une outsider. Comme quelqu’un qui ne cadre pas tout à fait. Ce sentiment, elle le porte en elle depuis longtemps. Elle demeure avec la perception de ne pas être vraiment comprise. Quand elle parle de ses horaires atypiques, de l’impossibilité de « décrocher » complètement, du stress financier lié aux aléas climatiques ou aux marchés, elle croise souvent des regards qui ne saisissent pas toute la portée de ce qu’elle vit. Et la phrase revient, presque automatiquement : « C’est toi qui as choisi ce métier, personne ne t’a forcée. »

Ce qu’on oublie souvent, c’est à quel point la société s’est éloignée du monde agricole. Il n’y a pas si longtemps, l’agriculture faisait partie du quotidien de presque tout le monde. En quelques générations à peine, le quotidien agricole est devenu une réalité lointaine pour la majorité de la population. Alors, lorsqu’on rappelle à Annette qu’elle a « choisi » ce métier, on oublie que ce choix s’inscrit dans un contexte où très peu de gens comprennent réellement ce qu’il implique. Choisir l’agriculture, ce n’est pas choisir la facilité. Ce n’est pas choisir un horaire prévisible ni une reconnaissance sociale automatique. C’est souvent choisir de porter une responsabilité collective dans un monde qui se sent de plus en plus détaché de celles et ceux qui le nourrissent.

Cependant, malgré les regards, malgré la distance, Annette garde ses valeurs bien ancrées. Bien sûr, il y a des journées où la solitude pèse plus lourd. Des moments où elle se demande si elle est « normale » de vouloir vivre ainsi. Des soirs où la fatigue n’est pas que physique, mais humaine. Même lorsque le doute s’invite, elle essaie de se faire confiance et de continuer à suivre ses convictions.

Puis, elle rentre chez elle. Elle regarde ses terres, ses bâtiments, le vivant qui l’entoure, le silence habité de la campagne. Dans ce calme, elle comprend que ce n’est pas toujours facile, que ce n’est pas toujours reconnu, mais que c’est la vie qu’elle a choisie. Et surtout, c’est la seule dans laquelle elle se sent aussi profondément à sa place.

L’agriculture n’est pas qu’un métier. C’est un mode de vie. Un engagement. Et même si l’on s’y sent parfois comme une outsider dans la société, c’est souvent là, au cœur de cette réalité exigeante et fragile, que l’on se sent le plus pleinement à sa place.


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