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S'abonner maintenantMarcel (prénom fictif) a passé sa vie sur la terre familiale. Fils d’agriculteur, il a grandi au rythme des saisons, les mains dans la terre, le regard tourné vers l’ouvrage à faire. Il vient tout juste de compléter la cession intergénérationnelle de son entreprise agricole. Un passage de témoin à la fois rassurant et déstabilisant. Rassurant, parce que la ferme reste dans la famille. Déstabilisant, parce qu’après soixante ans à se lever avant le soleil, Marcel ne sait pas trop comment faire autrement.
Pour lui, le bois a toujours été un refuge. Son moyen de se recentrer, de respirer, de se sentir vivant. Il appelle ça « aller bûcher », mais c’est bien plus qu’une corvée ou un passe-temps. C’est une forme de thérapie. L’odeur du sapin coupé, la satisfaction du tas de bois bien empilé, la sensation d’avoir encore accompli quelque chose de concret, tout ça le gardait ancré. Quand le stress montait, que la machinerie brisait ou que la météo lui jouait des tours, il allait « bûcher du bois » pour retrouver son équilibre.
Cependant, aujourd’hui, son corps lui parle autrement. Les genoux se font raides, les épaules tirent, le souffle se raccourcit et, parfois, la mémoire lui fait défaut. Il a beau se répéter qu’il est encore capable, il sent que le corps ne suit plus toujours la tête. Pourtant, Marcel refuse d’arrêter, il a peur de mourir.
Il a peur. Peur que s’il ralentit, s’il dépose ses outils pour de bon, il s’éteigne à petit feu. Il a trop souvent vu des voisins, des cousins, des amis partir quelques mois à peine après leur retraite. Comme si le cœur, habitué à battre au rythme du travail, ne supportait plus l’immobilité.
Sa famille s’inquiète. Ses enfants le voient forcer, trébucher, s’épuiser. Ils aimeraient le convaincre de lever le pied, mais comment dire à un homme qui a bâti sa vie autour du travail qu’il doit apprendre à… ne rien faire? Pour Marcel, s’arrêter, c’est perdre son utilité. Et dans le monde agricole, l’utilité, c’est souvent ce qui donne un sens à la vie.
La famille en est consciente. On lui propose de venir « aider un peu », de raconter comment c’était dans le temps, de transmettre son savoir plutôt que de tout faire lui-même. Quelquefois, il accepte. Mais souvent, il retourne à sa scie mécanique. Parce que dans le bois, c’est encore lui le maître du temps et du geste.
Marcel n’est pas le seul dans cette réalité. Beaucoup d’agriculteurs, après une vie à se donner corps et âme à leur terre, peinent à trouver leur place dans la retraite. Le travail agricole n’est pas qu’un métier; c’est une identité. Et quand le corps dit stop, le mental, lui, continue de labourer.
Apprendre à ralentir, c’est une autre forme de courage. C’est accepter que la force physique laisse place à la sagesse, que la transmission devienne à son tour une œuvre. Marcel commence peu à peu à le comprendre. Quand il voit son petit-fils partir avec le tracteur, il ressent encore cette fierté familière. Il réalise qu’il n’a pas besoin d’être partout pour que la ferme continue de vivre.
Il continue d’aller dans le bois, mais moins longtemps, moins souvent. Parfois, il s’assoit simplement sur une vieille souche, regarde les rayons du soleil percer entre les branches et se dit qu’il n’a pas tout perdu. Qu’il est encore là, autrement. Parce qu’au fond, la retraite ne signifie pas la fin. C’est simplement un autre rythme à apprivoiser. Un autre sillon à tracer plus lent, plus doux, mais tout aussi vrai.
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