À coeur ouvert 9 octobre 2025

Il y a des deuils qu’on ne nomme pas toujours

Ce n’est pas toujours un décès. Parfois, c’est une parcelle qui ne lève pas. Une récolte qu’on regarde se faire noyer, impuissant. Une bête qu’on accompagne jusqu’à la fin. Un projet qu’on portait depuis des années et qu’on doit laisser aller. Un rêve qu’on ne verra pas se concrétiser. C’est tout ça, le deuil en agriculture. Et c’est plus fréquent qu’on ne l’avoue.

Ce sont des pertes qui ne font pas les manchettes, mais qui laissent des traces bien réelles dans nos vies. Elles s’ajoutent aux nuits écourtées, aux soucis financiers, aux imprévus du climat et aux pressions du quotidien. Il y a, dans ces deuils, un poids qu’on traîne parfois longtemps, parce que dans notre réalité, il faut avancer. Il faut continuer, même quand le cœur n’y est plus tout à fait.

Ça se vit rarement en larmes. Souvent, ça se vit en silence. Parce qu’on a appris à encaisser. À relativiser. À se dire que ça fait partie de la game. Parce que le matin, la traite n’attend pas. Le champ ne prend pas de pause. Les comptes, eux, continuent de rentrer. On apprend à fonctionner malgré tout. Mais parfois, au fond de soi, quelque chose reste pris. Comme une boule dans la gorge ou une fatigue qui ne part pas.

Personne ne nous prépare vraiment à ces deuils-là. On nous parle de rendement, de production, de gestion, mais rarement de la peine qu’on peut ressentir quand tout s’écroule. Quand la grêle détruit en 20 minutes ce qu’on a semé avec espoir. Quand l’usure fait qu’on n’arrive plus à suivre. Quand le stress finit par rattraper notre santé, notre couple, notre motivation. Ou lorsqu’on réalise que la ferme à qui on a donné tout notre temps ne passera pas à la prochaine génération. Ces pertes peuvent peser lourd. Et souvent, on se sent seul avec ça. Parce que parler de ses deuils dans notre milieu, ce n’est pas toujours évident. On valorise beaucoup la résilience, la débrouillardise, l’endurance. On en est fiers. Mais ça ne veut pas dire qu’on doit tout porter seul.

Je pense qu’il faut se permettre d’en parler entre nous. Pas pour se plaindre, mais pour se reconnaître. Pour se rappeler qu’on est plusieurs à vivre ces moments difficiles, même si chacun les traverse à sa manière.

Peut-être que notre voisin vient lui aussi de perdre une bête précieuse. Peut-être que notre amie productrice vit un deuil silencieux depuis que son fils lui a dit qu’il ne reprendrait pas la ferme. On sait rarement ce que l’autre porte derrière son sourire ou sa poignée de main.

Il y a aussi ces deuils progressifs : la perte d’une passion, d’une motivation ou d’un lien avec la terre qu’on ne ressent plus comme avant. Ça aussi, c’est un deuil. Et c’est correct de l’admettre.

Heureusement, il existe des ressources. Des oreilles bienveillantes. Des travailleuses de rang. Des groupes d’entraide. Mais aussi, des collègues, des amis, des membres de la famille qui peuvent entendre sans juger. Parler, ce n’est pas un signe de faiblesse. C’est une façon de prendre soin de soi et de ceux qui nous entourent. C’est peut-être ce qui permet de continuer… un peu plus léger.

Alors si toi aussi, tu vis une perte, quelle qu’elle soit, sache que tu n’es pas seul. Et que tu as le droit de la ressentir pleinement. Même si ça ne paraît pas. Même si tu continues de te lever chaque matin. Il n’y a pas de honte à nommer ce qui fait mal. Au contraire, c’est là que commence la guérison.  


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