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S'abonner maintenantÊtre travailleuse sociale en milieu agricole, c’est souvent être plongée au cœur du tumulte humain. On entre dans des cuisines où l’odeur du café se mêle à la tension dans l’air; on s’assoit dans des bureaux improvisés, dans l’étable ou même dans le tracteur; on écoute des histoires qu’on ne pourra jamais entièrement raconter, parce que c’est confidentiel et parce qu’elles ne nous appartiennent pas. On porte la complexité, la vulnérabilité et, souvent, le silence de ceux qui n’ont pas toujours le temps, ou l’espace mental, pour mettre des mots sur ce qu’ils traversent.
On nous demande souvent : « Comment faites-vous pour voir la lumière dans tout ce chaos? » « Comment arrivez-vous à rester positives quand tout semble s’écrouler autour des gens que vous accompagnez? » « Est-ce que vous ramenez tout ça chez vous? » « Est-ce que vous tombez vous-même en détresse? » « Comment vous faites? »
J’ai choisi ce métier parce que j’aime faire une différence, même minime. Ce métier, je le connais et je le vis aussi, parce que je crois profondément que personne ne devrait traverser seul les moments difficiles. Parce que soutenir quelqu’un, ce n’est pas résoudre à sa place, mais l’aider à retrouver sa propre force, sa propre voix. Quand une personne accepte de m’ouvrir la porte de sa vie, de me confier sa détresse, ses doutes, ses peurs, c’est un privilège immense. C’est aussi une responsabilité que je prends très au sérieux.
Cependant, je ne suis pas invincible. Je ne suis pas imperméable. Et je ne prétendrai jamais l’être. Nous, travailleuses et travailleurs de rang, sommes des humains avant tout. Nous aussi, on a des soirs où la fatigue nous rattrape. Sur des routes de retour, on revisite mentalement une intervention difficile. On a des moments où l’on sent une boule dans la gorge parce que l’histoire d’une famille vient faire résonner la nôtre. La différence, c’est que nous avons appris à reconnaître ces signaux. On reste à l’affût. On observe comment on se sent. On se donne le droit de ne pas être toujours confortables. Et quand quelque chose accroche, on l’adresse. On demande de l’aide. On dépose. On retrouve notre centre.
D’ailleurs, ce métier m’a appris que la lumière n’est pas un rayon spectaculaire qui chasse l’ombre en un instant. C’est une étincelle fragile, parfois minuscule, mais bien réelle. Parfois, c’est un sourire esquissé au bout d’une longue discussion. Parfois, c’est un simple soupir, celui où la personne relâche enfin un peu de tension. Parfois, c’est le silence, un silence qui dit : « Je me sens un peu moins seul. »
Travailler en milieu agricole ajoute une couche de complexité unique : l’isolement géographique, les réalités économiques, la lourdeur des responsabilités familiales, les animaux qui n’attendent jamais, la pression financière, les imprévus météorologiques, les saisons qui dictent le rythme. Tout cela crée un tourbillon dans lequel les producteurs et productrices se perdent parfois. Et nous, travailleuses et travailleurs de rang, entrons dans ce tourbillon avec eux, non pas pour le calmer, mais pour les accompagner jusqu’à ce qu’ils reprennent un peu de souffle.
Alors, qu’est-ce qui nous pousse à continuer? On continue parce que les gens continuent. Parce que chaque journée apporte son lot de défis, mais aussi ses petites victoires. Je ne cherche pas à sauver le monde, je cherche à l’aider, un petit pas à la fois. C’est pour cela que je fais ce métier : parce que derrière chaque ferme, il y a des humains qui tiennent debout un pan entier de notre société. Si je peux soutenir ceux qui nourrissent le Québec, ne serait-ce qu’un instant, alors j’aurai choisi la bonne route.
Besoin d’aide?
Si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, contactez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
Pour l’aide d’un travailleur de rang, contactez le 450 768-6995 ou par courriel [email protected].