Main-d'oeuvre 30 janvier 2025

Amnistie internationale en campagne contre les permis fermés des TET au Canada

Amnistie internationale (AI) a dévoilé, le 30 janvier, un rapport de 82 pages intitulé Le Canada m’a détruite, Exploitation des travailleuses et travailleurs migrants au Canada. Ce qu’on y rapporte a de quoi faire glacer le sang : salaires volés, violences, logements insalubres, quasi-détention, blessures et atteintes à la santé.

Avec ce rapport, l’organisme veut faire pression sur le gouvernement fédéral pour que cesse l’attribution de permis fermés dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). Un permis fermé attache son détenteur à un seul employeur et l’empêche de changer d’emploi si les conditions sont inacceptables.

L’histoire de Bénédicte

« Mon employeur a beaucoup abusé. Le fait que je sois avec un permis fermé m’a enlevé la liberté de choix, m’a enlevé la liberté de vie, m’a enlevé la liberté même d’être un être humain, parce que quand on dit à être humain « tu n’as pas le droit de tomber malade, tu n’as pas le droit de te reposer », ça t’enlève le droit d’être un être humain », a confié Bénédicte Carole Zé, une Camerounaise qui a accepté de parler à visage découvert à La Presse Canadienne.

Arrivée en 2016 avec un permis fermé de deux ans la liant à une entreprise agricole d’Abercorn, en Estrie, Bénédicte a été obligée de travailler de 7 h à 20 h, sept jours par semaine sans journée de pause et parfois la nuit. Épuisée, au point où un collègue l’a emmenée à l’hôpital parce qu’il se sentait coupable. Sur place, le médecin l’a mise en arrêt de travail.

« Quand mon employeur se rend compte qu’on m’a mis sur arrêt de travaux, il me dit que si c’est comme ça, il va me retourner et j’aurai interdiction d’entrer au Canada alors que j’avais vendu tout ce que j’avais pour arriver au Canada. Et là, il m’oblige à aller retravailler alors que je suis malade », raconte-t-elle, la gorge nouée.

Une aide inattendue 

Bien qu’elle n’avait pas le droit de quitter la ferme sans être accompagnée ou même d’avoir un téléphone, elle réussit à obtenir la permission d’aller se faire coiffer où, laissée seule avec la coiffeuse malgré les protestations de son accompagnateur, elle a pu se confier. « La coiffeuse m’a dit : « Non, mais c’est inhumain. Tu ne peux pas vivre ça au Canada ». » Cette coiffeuse, qu’elle n’a pas identifiée, allait devenir son alliée, l’aidant d’abord à se doter d’un téléphone au grand dam de son employeur.

Quand mon employeur se rend compte que j’ai le téléphone, il se met à doubler les menaces parce qu’il se rend compte que je commence à avoir des informations.

Bénédicte Carole Zé

Au fil des années suivantes et après d’innombrables démarches impliquant consultants en immigration – inutiles – et avocats, Bénédicte a éventuellement réussi à s’inscrire à une formation de préposée aux bénéficiaires en marge de la pandémie et a finalement pu obtenir la résidence permanente. « Actuellement, je travaille comme préposée aux bénéficiaires et je suis aux études pour être infirmière », raconte-t-elle en disant avoir réussi à faire venir ses deux enfants l’année dernière « après huit ans sans les voir ». 

Vols et violence

Le cas de Bénédicte n’est pas unique, loin de là, et ce n’est pas le pire non plus. Les travaux des auteurs du rapport, menés de février 2023 à juin 2024, contiennent des extraits de longues entrevues avec 44 personnes de nationalités différentes. On y constate que les vols de salaires sont fréquents et peuvent prendre la forme de salaires horaires inférieurs à ceux prévus au contrat – dans certains cas des salaires qui ne sont jamais versés – des déductions illégales de toutes sortes, dont le coût du voyage qui doit être assumé par l’employeur. Les heures abusives ne sont pas rares tout comme la multiplication de tâches qui ne sont pas prévues au contrat.

Les violences physiques et verbales sont monnaie courante et certaines ont rapporté avoir subi des agressions sexuelles jamais rapportées aux autorités policières.

De nombreux témoignages font état de conditions de travail dangereuses et d’absence d’équipements de protection malgré des expositions aux pesticides et à d’autres produits dangereux et même le refus de fournir des vêtements assez chauds pour l’hiver.

La question du logement est aussi critique, alors que plusieurs travailleurs ont fait état de manque d’espace, de surpopulation, d’absence de chauffage ou d’air conditionné, parfois dans des conteneurs, de manque d’intimité, d’insuffisance des installations sanitaires et même de difficulté à avoir de l’eau potable. 

À cela s’ajoute un contrôle abusif de certains employeurs, notamment des restrictions du droit de circuler librement, comme l’a raconté Bénédicte, de confiscation de documents, de surveillance et d’intrusions inacceptables dans leur vie privée, dont l’installation de caméras de surveillance.

Problème résolu avec des permis ouverts

En entrevue avec La Presse Canadienne, Marisa Berry Méndez, d’Amnistie internationale, explique que « si les personnes avaient un permis ouvert, si elles pouvaient simplement quitter leur emploi, avoir la même mobilité que les travailleurs d’ici, ça résoudrait le problème d’être non libre. La campagne d’Amnistie avec le lancement du rapport va porter là-dessus ». 

Mme Méndez, qui travaille sur ce dossier depuis un certain temps, n’a pas été surprise des constatations de l’enquête, mais elle mentionne qu’une chercheuse du secrétariat international d’AI à Londres, venue participer aux travaux, s’est montrée étonnée de retrouver au Canada des conditions déplorables similaires à celles rencontrées au Qatar, en Arabie saoudite ou au Népal.

Elle dénonce particulièrement le fait que le gouvernement fédéral soit bien au courant de ces atteintes graves aux droits humains.

Ils sont absolument sensibilisés, ils savent ce qui se passe, ils sont au courant. Après, la volonté de vraiment changer les choses, c’est autre chose.

Marisa Berry Méndez, Amnistie internationale

« Il est temps que les autorités reconnaissent que les atteintes dont sont victimes les travailleuses et travailleurs migrants aux mains des employeurs dans le cadre du PTET ne sont pas des cas isolés. Les atteintes sont systémiques, car elles sont liées à l’une des caractéristiques fondamentales du PTET : ses visas liés à un employeur », affirme-t-on dans le rapport.


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