Ce contenu est réservé aux abonnés.
Se connecterSi ce n’est pas déjà fait, abonnez-vous pour moins de 1 $ par semaine.
S'abonner maintenantEn 1617, au moment de l’arrivée de Louis Hébert, de Marie Rollet et de leurs trois enfants, Québec n’était qu’un modeste poste de traite et un comptoir de fourrures.
Fondé le 3 juillet 1608, l’endroit ne comptait plus que huit personnes, une vingtaine étant morts de la dysenterie et du scorbut. Le monopole de la traite des fourrures appartenait aux compagnies de commerce, qui s’engageaient en contrepartie à peupler le territoire en y installant des colons venus de France. Dans les faits, étant donné qu’elles étaient criblées de dettes et qu’elles connaissaient divers revers commerciaux (liés aux luttes visant à conserver ou à obtenir le monopole de la traite auprès du roi de France), ces nombreuses compagnies de commerce ont eu du mal à établir les colons qu’elles s’étaient engagées à installer. Ajoutons qu’il n’était pas dans leur intérêt de peupler le territoire. En effet, pour que ces compagnies puissent faire des profits et réduire leurs charges, elles devaient s’assurer que la colonie reste dépendante de la traite des fourrures, qui leur assurait des gains financiers importants. Si au contraire la colonie avait obtenu son autonomie, elle aurait assuré elle-même sa subsistance et elle aurait surtout développé un réseau de relations avec les Amérindiens, ce qui lui aurait permis de contrôler elle-même la traite des fourrures en établissant ses propres conditions de vente.
Louis Hébert, né en 1575 à Paris, habitait à Saint-Germain-des-Prés, rue de la Petite-Seine (actuelle rue Bonaparte), et y travaillait comme apothicaire, avant de venir s’établir à Québec avec femme et enfants. C’est son ami Samuel de Champlain, avec lequel il s’était précédemment rendu en Acadie, qui lui a obtenu un contrat favorable avec la compagnie de traite de fourrures. Après en avoir discuté avec Marie Rollet, Louis Hébert décide de vendre sa maison de Saint-Germain-des-Prés et de se rendre à Honfleur en compagnie de sa femme et de ses enfants Anne, Guillemette et Guillaume, de même que son beau-frère Claude Rollet. Au moment où il s’apprêtait à embarquer à bord du bateau qui devait les transporter en Nouvelle-France, Louis Hébert apprend que la compagnie de traite de fourrures ne respectera pas ses engagements. Étant donné qu’il a tout vendu, il n’a d’autre choix d’accepter les conditions du nouveau contrat. C’est le 11 mars 1617 qu’il part en direction de Québec avec sa famille.
Le 14 juin 1617, après une douzaine de semaines de navigation éprouvante, la famille Hébert-Rollet arrive à Tadoussac. Le 4 juillet, elle est rendue à Québec, où se trouvent entre 50 et 60 personnes. Elle s’installe sur les terrains qui lui ont été accordés, ceux du fief du Sault-au-Matelot, qui comprennent l’emplacement actuel du Séminaire et de la basilique Notre-Dame de Québec, ainsi que les rues Hébert et Couillard actuelles situées à côté. En 1620, la famille logeait dans une maison non loin de laquelle se trouvaient une brasserie, un moulin à eau, un four à chaux et une fontaine. La première maison de Louis Hébert était de construction rudimentaire, en colombages et avec des murs blancs, et son plancher de bois était placé directement sur le sol. Fait surprenant, elle était orientée nord-est. Elle ne pouvait pas être plus mal adaptée aux conditions hivernales, puisque l’emplacement était exposé aux vents dominants. La seconde maison de Louis Hébert était de bien meilleure facture et mieux adaptée au climat, puisqu’elle avait des murs en pièce sur pièce et que son plancher était désormais éloigné du sol. Les archéologues ont retrouvé sur le site de cette maison un poids d’apothicaire, ce qui prouve qu’il s’agit bien de celle de la famille Hébert-Rollet. Cette dernière a aussi habité une maison construite en pierres contre laquelle se trouvait un pigeonnier. Seuls les seigneurs avaient le privilège de posséder un pigeonnier, et Louis Hébert était le premier seigneur de la Nouvelle-France.
Le combat des hivers extrêmes
Revenons sur les conditions climatiques qui prévalaient au moment de la colonisation française en Nouvelle-France, à partir de 1608. L’hiver, pour ces colons, était synonyme d’appréhension et de désarroi dès l’arrivée des premiers froids rigoureux et la prise des glaces sur le fleuve Saint-Laurent. Certains mouraient de froid, de faim ou de maladie. Les colons n’avaient aucune provision de bois de chauffage quand la saison froide arrivait, puisqu’ils ne pouvaient pas encore prévoir la rudesse et la longueur de nos hivers. L’histoire du climat à Québec nous enseigne que la colonisation a coïncidé avec des périodes de froidure exceptionnelles. En effet, la décennie pendant laquelle Québec a été fondée a été l’une des plus froides du 17e siècle. On sait aussi que les hivers des années 1632 et 1641 ont été extrêmes, et que la décennie 1690 a été l’une des plus froides à Québec et dans la vallée du Saint-Laurent. Pourquoi cela? En raison des éruptions volcaniques survenues au même moment de l’autre côté de l’océan Atlantique, et dont l’impact s’est fait ressentir jusqu’en Amérique, de la radiation solaire, d’El Niño et surtout du petit âge glaciaire qui prévalait alors.
Le père Lejeune écrit, en 1633, qu’il faisait si froid à Québec « que nous entendions les arbres se fendre dans les bois », ce qui émettait « un bruit comme des armes à feu ». Il arrivait que son « encre se gelait » et le matin, en se réveillant, le père Lejeune trouvait de gros glaçons attachés à sa couverture. Dit autrement, les colons en ont bavé au moment de leur installation sur ce territoire hostile. Sans vêtements ni habitations adaptés au froid et à l’humidité, dépendants de la mère patrie pour assurer leur subsistance quotidienne (ils vivaient dans l’angoisse de ne pas être ravitaillés à temps par la France et craignaient la famine), ces colons ont fait preuve d’une détermination et d’un courage qui forcent l’admiration. En 1627, au pied du Cap-Diamant, coincées entre le fleuve et la falaise, on trouvait la maison du boulanger et celle du serrurier ainsi que l’Habitation de Champlain, qui logeait la majorité des employés de la Compagnie des Cent-Associés et qui servait aussi d’entrepôt et de magasin. Les Récollets avaient une maison dont une partie servait de chapelle le dimanche, alors que tout près de la rivière Saint-Charles se trouvait le couvent des Jésuites et plus loin, celui des Récollets. En haut, sur la falaise, on apercevait le fort Saint-Louis, construit en 1620, et non loin la maison de la famille Hébert-Rollet, les seuls habitants de la haute ville de Québec. En cette année 1627, on ne comptait que trois familles à Québec (en plus de celle de Louis Hébert et de Marie Rollet) : celle de Guillaume Couillard, celle de Pierre Desportes et celle d’Abraham Martin.
On dénombrait neuf femmes, dont cinq petites filles. La population d’environ 70 personnes était donc majoritairement masculine et constituée principalement d’ouvriers (charpentiers, menuisiers, serruriers-forgerons, maçons, scieurs de long, etc.) venus travailler un certain temps pour le compte de la Compagnie.
Éric Dussault ~ Ph. D. en histoire
