Émile Roulier se souvient encore du vendredi où ses vaches ont présenté les premiers symptômes. Le lundi, ses bêtes étaient toutes euthanasiées. Photos : Rafael Miró
Ce contenu est réservé aux abonnés.
Se connecterSi ce n’est pas déjà fait, abonnez-vous pour moins de 1 $ par semaine.
S'abonner maintenantArrivée en France en juin 2025, la dermatose nodulaire a donné, pendant huit mois, des sueurs froides aux éleveurs bovins français. La maladie vient d’être déclarée éradiquée par le gouvernement français, mais au prix de dizaines de fermes vidées de leurs bêtes et de millions de dollars investis dans les vaccins.
Dans sa petite étable d’Écleux, petit village agricole du Jura, Émile Roulier se souvient encore du jour où ses vaches ont présenté les premiers symptômes. « C’était un vendredi matin. Une de mes vaches avait un peu de fièvre, j’ai appelé un vétérinaire comme à l’accoutumée », raconte l’éleveur, qui produit du lait destiné à fabriquer le fameux fromage Comté.
« À son arrivée, le vétérinaire a remarqué quelques boutons rouges sur le cou de ma vache, et il m’a dit qu’il allait devoir appeler les autorités », se souvient le Français. « Le vendredi soir, je pensais encore que c’était une maladie bénigne. Lundi à midi, j’ai vu toutes mes vaches se faire euthanasier, puis leurs carcasses être chargées dans des camions vers l’incinérateur », confie-t-il, visiblement ému.
Comme son pâturage jouxtait ceux d’autres fermes, la maladie s’est rapidement propagée – en une semaine, la totalité des 300 vaches du village avait été tuée. « C’était l’élevage de mes parents », se souvient Patrice Maillard, propriétaire de la ferme voisine. « Savoir que toutes les bêtes allaient mourir m’a empêché de dormir pendant trois nuits. »

« Ça va très vite »
Le virus responsable de cette hécatombe est la dermatose nodulaire contagieuse, qui a causé une véritable panique chez les éleveurs français cette année. Arrivée dans les Alpes en juin 2025, sans qu’on sache exactement comment, cette maladie transmise par des mouches a causé l’abattage de 3 500 bovins en France.
La maladie vient tout juste d’être déclarée éradiquée par le gouvernement français. « Ça aurait pu être une catastrophe », s’alarme Kristel Gache, vétérinaire et présidente du Groupement de défense sanitaire, une association d’éleveurs.
Les symptômes sont la fièvre et un manque d’appétit chez les vaches, comme beaucoup d’autres maladies bovines, puis l’apparition de boutons qui permettent de la reconnaître.
« Une fois qu’une vache est atteinte, il n’y a aucun moyen de préserver le reste du troupeau. »
Originaire d’Afrique, où elle est endémique, la maladie s’est ensuite transportée en Asie continentale, en Grèce, et même au Japon, où elle a été éradiquée avec succès. « Le Québec ne se situe pas près de pays contaminés, mais avec le transport de bêtes tout est possible », avertit Kristel Gache.
« Si on ne fait rien, la maladie est incontrôlable »
La maladie est mortelle dans moins de 5 % des cas, mais elle cause une baisse de productivité qui subsiste souvent à long terme. Elle est surtout soumise à une très stricte réglementation internationale, qui pousse les pays touchés à l’éradiquer rapidement.
« La France aurait pu vacciner l’ensemble de son cheptel pour éradiquer la maladie, comme cela s’est fait dans les Balkans ou au Japon, mais nos exportations auraient été bloquées dans plusieurs pays », explique Jean-Yves Gauchot, président de la Fédération des syndicats vétérinaires français. « L’État a donc choisi de plutôt privilégier l’abattage obligatoire. »
Malgré des indemnisations substantielles offertes aux éleveurs, cette politique d’abattage a braqué les éleveurs français, au point de provoquer des blocages d’autoroutes un peu partout dans le pays, et même une manifestation de tracteurs à Paris. Soutenus par certains syndicats agricoles, certains éleveurs ont bloqué leurs fermes pour empêcher l’abattage de leurs troupeaux.
« C’est un sacrifice »
Dans la plupart des cas, les éleveurs se sont toutefois pliés aux ordres de l’État sans rechigner. « On a été très bien remboursés par l’État, autant sur la valeur des vaches que sur le temps perdu », reconnaît Patrice Maillard, l’un des éleveurs du village d’Écleux, dans sa grange désormais à nouveau remplie de vaches de race Montbéliarde.
La solidarité des éleveurs du coin lui a également permis de récupérer de bonnes vaches, avec une génétique « au moins aussi bonne » que le troupeau légué par ses parents.
S’il admet qu’il lui a été difficile de voir le village se vider de ses vaches d’un coup, il garde le sentiment du devoir accompli, surtout maintenant que la maladie a été déclarée éradiquée. « Si on ne l’avait pas fait, tout le Jura aurait pu être touché », raisonne-t-il. « Le sacrifice des éleveurs d’Écleux a eu un sens. »
Restrictions d’importation
En raison d’éclosions de dermatose nodulaire survenues en Europe, l’Agence canadienne d’inspection des aliments a mis en place, jusqu’à nouvel ordre, des restrictions à l’importation visant certaines marchandises provenant des pays touchés par la dermatose nodulaire. La Grèce, Chypre, l’Italie, la France, la Suisse et l’Espagne figurent actuellement sur la liste des pays visés par ces mesures sanitaires. En conséquence, les produits et sous-produits d’origine bovine ou bufflonne de ces pays ne peuvent plus être exportés vers le Canada; une interdiction qui s’applique également au matériel génétique tel que les semences et les embryons. Par ailleurs, les produits laitiers fabriqués à partir de lait de bovin ou de bufflonne pasteurisé, ainsi que les fromages au lait non pasteurisé, doivent obligatoirement être accompagnés d’un certificat zoosanitaire pour être admis sur le territoire. Seul le fromage fabriqué à partir de lait pasteurisé demeure exempté de cette exigence et ne nécessite aucun certificat particulier pour son importation.
– Patricia Blackburn