Insolite 10 octobre 2025

Les autruches de la discorde

Une saga digne des plus grandes intrigues de soap opera est en cours depuis le 30 décembre 2024 à la ferme Universal Ostrich, d’Edgewood, en Colombie-Britannique. Nous vous invitons à vous faire chauffer un sac de popcorn, à vous installer confortablement et à vous laisser transporter par ce résumé d’une histoire d’autruches qui soulève les passions dans l’Ouest canadien.

Le tout débute le 30 décembre 2024. En cette période festive où une tout autre volaille est généralement à l’honneur, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) délivre un ordre d’abattage pour les 400 autruches de la ferme Universal Ostrich. Cet ordre a été décrété après un appel anonyme qui a mené à la découverte de 69 bêtes mortes, dont deux ont été déclarées positives à la grippe aviaire. Il faut rappeler que la grippe aviaire, aussi appelée H5N1, est une maladie qui fait l’objet d’une politique d’abattage sanitaire de la part de l’Organisation mondiale de la santé animale.

Le 31 janvier 2025, un juge de la Cour fédérale, Michael Battista, accorde un sursis temporaire aux oiseaux qui devaient être abattus. Dans son jugement, il mentionne que l’abattage exposerait la ferme à « un préjudice irréparable ». Le nœud de l’affaire vient du fait que les autruches, qui peuvent vivre en moyenne 40 ans en captivité, ont, selon les propriétaires, une génétique unique qui fait l’objet d’une étude de recherche sur les anticorps.

Avance rapide au mois de mai 2025, alors que la contestation de l’ordre d’abattage se retrouve à la Cour fédérale. D’un côté, les propriétaires de la ferme affirment que leurs oiseaux sont complètement remis de l’épidémie, ont développé une immunité collective et devraient par conséquent être épargnés. Du côté de l’ACIA, l’agence explique que les oiseaux présentent un risque puisque le virus peut incuber, muter et créer de nouvelles variantes. C’est là que commence tout un balai judiciaire. Alors que le juge Russel Zinn donne raison à l’ACIA, une levée de boucliers s’organise à la ferme d’Edgewood.

Les États-Unis s’en mêlent

Quelques jours plus tard, toujours au mois de mai, des dizaines de manifestants s’installent aux abords de la ferme, prêts à y rester pour un long moment. L’objectif est de faire du bruit dans les médias. L’affaire se rend jusqu’au secrétaire américain à la Santé et aux Services sociaux, Robert F. Kennedy fils, qui écrit une lettre au président de l’ACIA pour l’implorer de revenir sur la décision.

Alors que les actions en justice se poursuivent, l’ACIA fait parvenir à la ferme, le 30 mai, une amende de 20 000  $ pour refus de coopérer aux mesures de lutte contre la grippe aviaire.

Si, dans les officines politiques, certaines discussions ont lieu, sur le terrain, les choses s’enveniment. Des agents de l’ACIA affirment, par l’entremise de leur syndicat, être victimes d’intimidation et de menaces. Du côté de la ferme, Katie Pasitney, dont les parents sont propriétaires de l’entreprise, mentionne à La Presse Canadienne qu’environ 130 manifestants sont présents sur les lieux.

Au début du mois de juin, la ferme Universal Ostrich réclame des tests indépendants pour démontrer que les oiseaux ne sont pas une menace. 

Pour sa part, l’ACIA relie le type d’infection de la ferme à une mutation inédite au Canada et qui comprend un génotype associé à une infection humaine chez un ouvrier avicole de l’Ohio. Quelques semaines plus tard, un juge de la Cour d’appel fédérale rejette la demande de tests supplémentaires de dépistage, mais accorde une suspension temporaire de l’abattage.

En août, c’est au tour d’un milliardaire américain proche du clan Trump, John Catsimatidis, d’embarquer dans la danse, en offrant environ 35 000 $ US pour financer la bataille juridique. Il est rejoint, environ un mois plus tard, par un influenceur américain conservateur, Chris Sanders, qui offre de déplacer les autruches vers ses fermes en Oklahoma, au Texas et au Dakota du Sud.

De l’action sur le terrain

La Cour d’appel fédérale rejette finalement, le 12 septembre, une demande additionnelle de sursis. Ayant épuisé tous ses recours aux paliers inférieurs, c’est vers la Cour suprême que les propriétaires de la ferme disent vouloir se tourner.

C’est à ce moment que les choses s’accélèrent. Le 22 septembre, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) accompagne l’ACIA à la ferme. Pendant deux jours, les propriétaires et les sympathisants à la cause ont multiplié les appels sur les réseaux sociaux. Une vidéo en direct, diffusée sur YouTube, montrait la « ligne de front » où les agents de l’ACIA et de la GRC ainsi que les manifestants se retrouvaient. 

Plusieurs commerces de la région appuient les producteurs, notamment une compagnie de location de camions, affichant sa décision de ne pas louer de camion aux agents de l’ACIA pour le transport des animaux. Un mur de bottes de foin, que l’ACIA a érigé en guise d’enclos pour l’abattage des autruches, a été incendié. La copropriétaire de la ferme et sa fille ont été arrêtées dans l’enclos des autruches, puis relâchées.

Le 24 septembre, la Cour suprême a ordonné la suspension de l’abattage jusqu’à ce qu’elle décide si elle autorisera un appel. En attendant la décision de la plus haute instance judiciaire du pays, les oiseaux sont sous la garde des agents de l’ACIA. À suivre!