Actualités 5 janvier 2018

Des témoins racontent

Privés d’électricité et mal équipés en génératrices, certains éleveurs ont passé près de perdre leur troupeau lors de la crise du verglas de janvier 1998.

Réjean Bessette, responsable d’un centre de distribution, raconte : « Un producteur de porcs est entré chez nous l’air stressé et m’a dit : “Réjean, tous mes cochons seront morts dans trois heures si je n’ai pas de courant.” Le problème, c’est qu’il n’y avait plus de génératrices disponibles. Mais quelques instants plus tard, comme par magie, un camion provenant du Manitoba, rempli de grosses génératrices, est entré dans ma cour. Nous avons été lui en installer une en vitesse et il n’a perdu aucune bête. » « J’ai vu plusieurs agriculteurs pleurer devant moi quand on leur annonçait qu’ils auraient une génératrice », se souvient celui qui était alors président d’un syndicat local de la Fédération de l’UPA de Saint-Hyacinthe.

Un poste de combat dans l’étable

Même après 20 ans, Réjean Bessette se souvient de chaque minute ayant suivi cette catastrophe naturelle. « J’ai vu tomber deux lignes électriques. Les arbres se déchiraient; c’était l’enfer! On a ensuite coordonné l’aide aux agriculteurs », relate M. Bessette, qui possédait 170 vaches en lactation à l’époque.

Réjean Bessette
Réjean Bessette

Une équipe d’Hydro-Québec, des gens de la Sécurité publique et une troupe de l’armée ont élu domicile à sa ferme de Saint-Jean-sur-Richelieu, laquelle a littéralement été transformée en poste de commandement. « Ce qu’on avait aménagé dans l’étable ne suffisait plus. C’était devenu big! On recevait les agriculteurs 24 heures sur 24 et les camions-remorques faisaient la file pour livrer des génératrices. Il fallait des roulottes de chantier. Mais il y avait 4 pouces de glace dans la cour. Même un gros bull était incapable d’enlever la glace. Les gars de la Sécurité publique n’ont pas niaisé avec ça : ils ont fait venir 200 voyages de pierre! » se souvient M. Bessette.

« UN » voyage de bois…

Un jour, en entrevue à la télévision, Réjean Bessette mentionne que le bois commence à manquer. « Il devait être minuit. Je dormais sur une chaise dans la roulotte de chantier quand un de mes hommes est venu me réveiller : “Réjean, il y a un voyage de bois qui vient d’arriver.” Je lui ai répondu de le décharger dans la cour, de ne pas me réveiller pour ça. Il m’a dit : “Tu ne comprends pas, Réjean, il y a UN voyage de bois qui vient d’arriver.” Je sors dehors et je vois 10 trains routiers remplis de bois en longueur. Ça venait d’une dame de l’Abitibi », raconte M. Bessette, encore ébahi.

Toujours en entrevue télévisée, Réjean Bessette mentionne des besoins en bois d’allumage. Dès le lendemain, deux camions-remorques provenant d’une scierie déversent une montagne de retailles de madriers sur son terrain. « Une semaine ou deux plus tard, il tombe une bonne neige. Mon gars sur le tracteur n’y pense pas et étend tous les bouts de deux par quatre dans ma cour. J’en ai ramassé pendant trois ans », rigole l’agriculteur.

« Si tu ne me donnes pas d’essence, je te tire! »

En janvier 1998, Yvon Boucher « y a goûté » pour vrai. Ce producteur de lait était aussi maire de Saint-Césaire, une municipalité sise en plein cœur du triangle noir. Peu de temps après avoir été averti par son chef de police que l’essence était désormais réservée aux services d’urgence, il a reçu un appel de s’amener subito presto à la station-service. « Il y avait un gars avec un 12 qui disait : “Si tu ne me donnes pas d’essence, je te tire’’ », relate Yvon Boucher.

Ce dernier a vécu cette crise du verglas avec intensité. Il a carrément failli y laisser sa peau, disant avoir passé sous une ligne haute tension quelques secondes seulement avant de voir s’écrouler en cascade une rangée de pylônes.

Yvon Boucher
Yvon Boucher

Son premier défi en tant que maire, note-t-il, a d’ailleurs consisté à rouvrir les rangs obstrués par les énormes câbles de ce réseau de transport d’électricité. « Mais voilà, ni Hydro-Québec ni la Sécurité civile ne lui répondaient pour confirmer qu’aucun courant actif n’y circulait. C’est donc sans cette information vitale qu’il a ordonné aux pompiers de sa municipalité de les couper. « Si j’avais attendu l’ordre, il y aurait eu des pertes énormes », affirme-t-il avec assurance.

Yvon Boucher conserve une vue apocalyptique de sa municipalité, comme si un ouragan ou un bombardement avaient tout dévasté. « Plus un poteau debout et des branches partout au sol », décrit-il.

Reste-t-on marqué psychologiquement par une telle épreuve? « C’est tout le contraire, soutient Yvon Boucher. Il y a eu beaucoup d’entraide et cela a fait la différence. On vit dans un monde individualiste, mais quand survient une crise, tout le monde se parle. C’est le beau côté de la chose. »

Quand le toit de la grange s’effondre…

Le toit de la grange de Claude Bousquet à Saint-Denis-sur-Richelieu a bien résisté au verglas du début janvier 1998. Le 30, une forte pluie lui a pourtant donné le coup de grâce. « Quand je suis arrivé pour traire mes vaches, je les entendais beugler et je suis arrivé face au plafond », relate le producteur laitier.

« On a rebâti en dedans d’un mois, rappelle-t-il. Le 23 février, les animaux rentraient dans l’étable. On a eu beaucoup d’aide d’une quarantaine de personnes de la paroisse. »

Même si une seule des 90 bêtes du troupeau a péri dans le sinistre, une vingtaine d’autres ont dû être sacrifiées par la suite. Claude Bousquet se souvient aussi que les fermes de toit fabriquées avec du « bois d’agriculteurs » ont mieux résisté que celles en bois usiné. Pour éviter les amoncellements de neige et la répétition du drame, la nouvelle grange a été construite avec un comble français.

« Ç’a été dur comme épreuve, confie Claude Bousquet. Jeune, tu as plus de courage et tu te retrousses les manches. J’avais de la relève avec mon fils Sébastien, qui avait neuf ans à l’époque. »

Avec la collaboration de Pierre-Yvon Bégin

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